Des manifestants ont dénoncé samedi la réforme du PEQ du gouvernement Legault.
Des manifestants ont dénoncé samedi la réforme du PEQ du gouvernement Legault.

Immigration étudiante: pas si facile de rester au Québec

À travers le débat qui gronde sur la réforme du PEQ, Le Soleil  partage avec vous l’histoire de deux étudiants étrangers qui, après avoir fait — et payé — leurs études universitaires au Québec, ne savent pas s’ils pourront y rester pour réaliser leurs projets.

Adam Ihaddadene a 26 ans. Il est arrivé à Montréal il y a huit ans pour réaliser un baccalauréat en économie et politique et un certificat en droit. Lindsay Aïda Gueï, elle, a aujourd’hui 23 ans et est en train de finaliser sa maîtrise en journalisme international. Elle est arrivée à Québec il y a 6 ans pour réaliser ses études en communication publique. 

L’un arrive de France et l’autre de Côte d’Ivoire. Tous les deux veulent s’établir au Québec, mais leurs déboires administratifs et le contexte de pandémie mondiale rendent la tâche de plus en plus ardue. 

Des délais plus longs

Le PEQ (Programme de l’expérience québécoise) était initialement un programme qui permettait une voie rapide vers le CSQ (certificat de sélection du Québec), afin de faire une demande de résidence permanente pour les diplômés du Québec et travailleurs temporaires étrangers. 

Avec la nouvelle réforme annoncée par l’ancien ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Simon Jolin-Barrette, le 28 mai dernier, le délai de traitement des demandes de PEQ passe de 20 jours à 6 mois. De plus, le gouvernement demande maintenant un an d’expérience dans un emploi à temps plein avant de postuler au programme.

Le parcours du combattant

Dans un mélange parfait d’accent franco-québécois, Adam raconte ce marathon administratif dont il ne voit plus la ligne d’arrivée. À la fin de ses études en 2017, il obtient un permis de travail postdiplôme (PTPD) de trois ans. Ce document fourni par le gouvernement fédéral au coût de 255 $ permet aux finissants étrangers de trouver un emploi et de commencer les démarches administratives pour se procurer une résidence permanente s’ils le souhaitent. Ce visa viendra à échéance en octobre 2020. 

En 2018, il se trouve un emploi pour les Alouettes de Montréal et en janvier 2019, il signe un contrat avec un organisme communautaire. «J’ai économisé de l’argent pour appliquer au PEQ et au moment où j’ai voulu appliquer, ils l’ont fermé», raconte-t-il en parlant de la suspension du volet étudiant du PEQ entre le 10 juillet et le 1er novembre 2019. S’inscrire à ce programme coûte 812 $ depuis le 1er janvier. Adam décide alors de se tourner vers le programme des travailleurs qualifiés, mais pour cela, il faut qu’il soit en situation d’emploi. 

En février 2020, on lui annonce qu’il ne pourra pas continuer avec son organisme. Quelques jours plus tard, la pandémie arrive et le Québec se met sur pause. Trois mois plus tard, trouver un emploi reste compliqué, même si les processus d’embauche commencent à reprendre timidement. Les offres qu’il voit pour l’instant sont pour le mois de septembre. Même s’il dépose une nouvelle demande de visa à ce moment-là, il n’aura pas sa réponse à temps pour le mois d’octobre. «Je me retrouve dans une situation où c’est difficile de se faire embaucher par quelqu’un à qui tu dis : ça se peut que dans trois mois ce soit fini. J’ai eu des retours d’appel, mais on me refuse parce que mon visa expire bientôt», déplore-t-il. «Ils [le gouvernement] n’ont pas arrêté pendant deux ans de changer les conditions et de rendre mon application impossible en fait».

Il craint de devoir rentrer en France quelques mois le temps qu’il puisse faire une nouvelle demande de visa, laissant derrière lui son appartement, sa copine et la vie qu’il a construit pendant 8 ans. 

Un choix difficile 

Lindsay a gradué de son baccalauréat en communication publique en 2018. On lui annonce qu’elle pourrait continuer à la maîtrise en journalisme international à l’automne de la même année. Ça tombe bien : son rêve est d’entrer à Radio-Canada. 

À ce moment, deux options s’offrent à elle : soit elle démarre les procédures pour un PTPD et le PEQ, soit elle continue ses études. En effet, on ne peut pas combiner les deux. «Avec ma famille, on se dit que la maîtrise ne dure que deux ans, alors je devrais la faire tout de suite pour être tranquille et faire mes papiers ensuite», raconte-t-elle. 


« J’ai économisé de l’argent pour appliquer au PEQ et au moment où j’ai voulu appliquer, ils l’ont fermé »
Adam Ihaddaden

Elle déchante en juillet 2019. «La majorité de mes amis qui venaient juste de graduer ne pouvaient même pas faire leur demande», dit-elle. «Je vais à beaucoup de conférences et on m’explique que l’on passe de pouvoir avoir le PEQ en 20 jours à devoir avoir un an d’expérience à travailler à temps plein». À ce moment, le gouvernement avait également restreint l’acquisition du PEQ à certains types de diplômes pour répondre aux besoins de main-d’œuvre de la province. 

Elle continue ses études et part à l’étranger pour une session d’échange en Belgique et un stage de fin d’études dans son pays d’origine. Malheureusement, dans le contexte de pandémie mondiale, son billet de retour pour le Québec a été annulé et son visa d’étude expire le 31 août prochain. Elle fera donc sa demande de PTPD à distance et ne sait pas encore exactement quand elle pourra rentrer au Québec. Dès qu’elle sera de retour, elle tentera de trouver un emploi pour avoir un an d’expérience et être éligible au PEQ. «Je me suis dit : pourquoi je ne me suis pas arrêtée en 2018 pour faire mes papiers? Je ne serais pas dans cette situation», explique-t-elle. Elle a le sentiment que l’on a changé les règles du jeu en milieu de partie.

Un sentiment de trahison

«Soyons clairs, ces papiers ne sont pas un dû», tient à dire Lindsay, «mais il y avait une entente de base qui est modifiée à mi-parcours». C’est grâce à la promotion de programmes comme le PEQ qu’elle a décidé de venir faire ses études au Québec. Un parcours scolaire qui lui a coûté plus de 80 000 $ de frais de scolarité. 

«Tous ces changements sont lassants», explique le doctorant en communication publique et coordinateur du Collectif des étudiants et travailleurs internationaux du Québec (ÉTIQ), Ibrahima Massagninni Kone. «Les gens se basent sur ça pour venir et si ça doit changer aux six mois, ça crée un manque de confiance». Le collectif participera d’ailleurs aux mouvements d’action de cette fin de semaine contre la réforme du PEQ partout dans la province. 


« Je vais à beaucoup de conférences et on m’explique que l’on passe de pouvoir avoir le PEQ en 20 jours à devoir avoir un an d’expérience à travailler à temps plein »
Lindsay Aïda Gueï

Aujourd’hui, quand on demande à Lindsay d’où elle vient, elle répond de Québec. «C’est ma ville, c’est ici que j’ai grandi, que je suis devenue celle que je suis aujourd’hui. Je me sens chez moi en fait. J’ai même appris à skier!», lance-t-elle, avec un sourire. 

«Si tu veux limiter l’immigration, pourquoi tu t’en prends aux gens qui sont là depuis longtemps?», se demande Adam. «J’entends beaucoup de choses au Québec comme quoi on paye la traite aux immigrants. J’ai payé toutes mes études sans avoir droit aux bourses, j’ai cotisé ici et on est en train de me traiter de voleur. Tout ce que j’ai fait, c’est arriver et donner de l’argent. Par contre, après huit ans, j’estime que le Québec me doit au moins une stabilité».