Marie-Dominique Bédard a trouvé un grand réconfort dans sa rencontre avec les élèves de l'école Les Bocages, de Cap-Rouge, qui ont fabriqué des jeux éducatifs, comme ces marionnettes, pour les enfants de soeur Flora en Haïti.

Haïti: le rêve d'Alexandra Duguay se concrétise

Elle a fait son deuil, mais elle n'a pas oublié sa mission. Marie-Dominique Bédard, la mère d'Alexandra Duguay, cette employée de l'ONU décédée à Port-au-Prince dans le séisme de 2010, se rendra en Haïti au début d'octobre. Elle remettra à soeur Flora les clefs de «l'école Alexandra», construite à l'orphelinat de l'île à Vache, grâce aux fonds recueillis en mémoire de sa fille.
Les travaux de construction de quatre nouvelles classes pour les élèves de la maternelle ont commencé à la fin avril et vont bon train. Les locaux de l'école primaire font également l'objet d'une rénovation. C'est un projet de 155 000 $, dont plus du tiers provient des quelque 60 000 $ recueillis par Mme Bédard et des amis, dont le restaurateur Jac­ques Fortier, avec l'aide de la famille de Marc-André Franche, le conjoint d'Alex.
Ce dernier a d'ailleurs repris son travail au sein du Progra­mme des Nations unies pour le développement (PNUD) en Haïti, ce qui lui a permis de superviser le projet. Il a conclu une entente avec une fondation locale, la Digitel, qui investira les 100 000 $ qui manquent. M. Franche s'est également engagé à fournir les bureaux et le matériel pédagogique nécessai­res à l'école, afin d'améliorer ainsi les conditions de travail des professeurs. Par l'entremise d'une amie, il a recruté un professeur de maternelle, Nathalie Gadbois, qui est sur l'île à Vache depuis le 9 juillet jusqu'au 25, pour former et actualiser les méthodes pédagogiques des quatre professeurs de maternelle de l'école. «Il va peut-être manquer un peu de fonds, et je vais couvrir la différence», annonce-t-il à la famille d'Alex dans un courriel. Le rêve d'Alexandra prend vie.
Malgré le succès de ses levées de fonds, Marie-Dominique Bédard n'est pas restée inactive au cours de la dernière année. Elle a, dans son sous-sol, deux boîtes de jeux éducatifs destinés aux enfants de l'école Alexandra. Ils ont été fabriqués par les enfants de l'école Les Bocages de Cap-Rouge, qui les lui ont remis à l'occasion d'une cérémonie spéciale en février. Des jeux de toute nature, allant des casse-tête, aux marionnettes, en passant par des exercices de mémorisation.
Pourquoi cette cause?
C'est à la suggestion de sa mère qu'Alexandra Duguay s'est don­né une cause en Haïti. «Quand elle est partie là-bas, je n'étais pas très enthousiaste et je lui ai dit de se trouver une oeuvre à laquelle je pourrais participer de Québec. Au moins, ça me permettait de m'impliquer dans le fait qu'elle soit en Haïti.»
C'est à l'occasion de vacances à l'île à Vache et d'une visite à l'institution de soeur Flora qu'elle a pris sa décision. «Elle a été vraiment émue. Elle a vu les enfants, l'état de la maternelle et les conditions dans lesquelles les professeurs travaillaient et elle s'est dit que c'est ça qu'elle voulait améliorer.»
Dès son retour, à Noël, la jeune femme a récolté plus de 1000 $ en organisant une vente aux enchè­res dans sa maison en Haïti. «Et le 31 décembre, elle est allée faire un réveillon aux enfants avec des amis, raconte sa mère. Ils ont don­né le reste de l'argent à soeur Flo­ra. Et 10 jours après, elle est mor­te...»
Marie-Dominique Bédard a su tout de suite qu'elle poursuivrait la mission de sa fille. «Forcément, parce que sinon, y a rien qui a un sens. Je me dis qu'au moins, elle regarde ça, c'est ça qu'elle voulait, et c'est parfait.»
Mission accomplie? Jamais totalement. L'oeuvre de sa fille se poursuivra, grâce à l'aide des donateurs qui continuent d'appuyer l'orphelinat de soeur Flora, par l'entremise des Ailes de l'Espérance qui a créé un fonds à part pour cette cause. Le père de Marc-André Franche, André Fran­che, y voit personnellement.
Un sens à la mort, comme à la vie
Comme tous les parents qui ont perdu un enfant, Marie-Dominique Bédard a dû «faire son deuil». Une expérience terriblement exigeante qu'il faut accepter, selon elle, pour arriver à s'en sortir. «Il faut foncer dedans, il faut le faire. C'est une décision que l'on prend. Ou bien tu la fuies toute ta vie, ou tu rentres dedans. Moi, j'ai décidé de rentrer dedans.»
Il lui a fallu du temps pour y parvenir. «J'ai d'abord vécu une année où je n'étais pas là, pas concentrée. J'en reviens avec une vision de la mort et de la vie qui n'est plus la même, explique-t-elle. Pour moi, la mort fait partie de la vie. Je ne dis pas que ce n'est pas triste, je dis juste que c'est normal. On a tendance à penser que la mort, ce n'est pas normal, mais c'est normal. Elle n'est pas intégrée dans notre société. En dedans de 24 heures, les morts sont enterrés, les sand­wichs sont mangés, puis tout est fini.» La fin de ce deuil ne signifie pas qu'on oublie sa per­te, ajoute Mme Bé­dard, tout au contraire.
«Je vais souvent au cimetière, j'y mets des fleurs, je lui parle et elle est avec moi. Des fois, je me dis qu'elle n'est peut-être plus là du tout. Mais quand j'écoute toutes les mères qui ont perdu des enfants, c'est une autre dimension. Je n'avais pas compris ce qu'elles disaient autant que maintenant. C'est sûr que c'est ton enfant, ça t'arrache une partie de toi-même, et tu vas toujours rester avec une perte. Mais il y a quelque chose là-dedans. Ce n'est pas le fun, mais c'est l'apprentissage de la sagesse par rapport à la vie et la mort. J'ai changé beaucoup là-dessus.»