Le mode de scrutin permet la formation d’une coalition multipartite afin de former le gouvernement canadien. Une porte entrouverte par le chef du NPD, Jagmeet Singh, en début de semaine.

Gouvernement minoritaire: suivez le guide!

«Le paradoxe de l’élection actuelle, c’est qu’en 2015, on avait un Justin Trudeau qui promettait de faire une réforme du scrutin [qui ne s’est pas réalisée]. Et là, on se retrouve à la veille des élections avec des discussions de gouvernement minoritaire et de coalition possible!» constate le prof de science politique Éric Montigny.

Le gouvernement de coalition est associé au mode de scrutin proportionnel, comme celui de plusieurs pays d’Europe et qui sera proposé par référendum au Québec en 2022.

Mais le mode uninominal à un tour utilisé pour cette 43e élection générale fédérale, lundi, permet aussi la formation d’une coalition multipartite afin de former le gouvernement canadien. Une porte entrouverte par le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, en début de semaine.

À la lumière des sondages, la possibilité de ne voir aucun parti obtenir la majorité des 338 sièges de la Chambre des communes, soit au moins 170 députés, le 21 octobre, semble de plus en plus probable.

Le Soleil a consulté deux professeurs du Département de science politique de l’Université Laval, qui expliquent les avenues alors possibles. Le parti avec le plus de sièges ne formera pas automatiquement le prochain gouvernement!

«Il existe trois types de comportements en situation de gouvernement minoritaire, explique M. Montigny. Il y a la coalition formelle, où on donne des postes de ministres à des députés d’un autre parti, l’agenda gouvernemental est négocié... Ça peut prendre beaucoup de temps, comme ce qui s’est passé en Belgique.»

La dernière fois que cela s’est vu au Canada, il faut remonter à 1917 et au «gouvernement d’union» de Robert Borden, en pleine crise de la conscription pour la Première Guerre mondiale.

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En 2008, Stéphane Dion, alors chef des libéraux (77 sièges), avait tenté de coaliser le NPD (37) et le Bloc (49) pour pousser les conservateurs (143) minoritaires de Stephen Harper vers la sortie, tentative qui avait échoué.

Un exemple réussi de coalition formelle dans le système parlementaire britannique s’est déroulé en Grande-Bretagne, en 2010, quand les conservateurs de David Cameron ont fait équipe avec les libéraux-démocrates.

«Mais aux élections suivantes, le plus petit parti des deux a payé un prix important pour les décisions impopulaires du gouvernement et n’a pas bénéficié des bons coups du gouvernement», explique Marc-André Bodet, aussi prof de science po à l’UL. «Pour le plus petit partenaire, il est très risqué d’entrer en coalition, parce qu’on devient associé au gouvernement en place, mais on ne profite pas des bons coups.»

M. Bodet a donc un conseil pour M. Singh et le NPD : «Ils devraient échanger leur appui contre la réalisation de politiques spécifiques. C’est la meilleure façon pour le plus petit parti de maximiser son influence dans le parlement, sans se retrouver à subir les contrecoups des décisions gouvernementales.»

Un type de coalition plus informelle, davantage une alliance. Pas besoin d’être le parti avec le plus de sièges, s’agit de s’allier avec un autre parti qui, au total, permet de passer en tête.

Dans d’autres provinces

Comme en Colombie-Britannique, où le néo-démocrate John Horgan (41 sièges) dirige depuis deux ans avec l’appui des verts (3), tandis que l’ex-première ministre libérale (43) Christy Clark a été évincée du pouvoir même si son parti compte le plus de députés.

L’an dernier, au Nouveau-Brunswick, le premier ministre libéral sortant Brian Gallant a essayé de rester en poste même s’il avait remporté un siège de moins que les progressistes-conservateurs de Blaine Higgs, 21 contre 22, grâce à l’appui des trois verts. Mais M. Gallant a été défait dès le premier test de confiance en chambre et M. Higgs a aussitôt pris le relais, sans passer par un nouveau suffrage.

La tradition des gouvernements minoritaires canadiens reste de tenter de gouverner seul, tout en cherchant des appuis à la pièce d’un parti ou de l’autre, vote par vote. Comme l’ont fait Paul Martin et les libéraux en 2004, puis les conservateurs de Stephen Harper lors des deux mandats suivants, en 2006 et en 2008. Au Québec, Jean Charest (2007) et Pauline Marois (2012) ont suivi cette voie.

Rien n’empêcherait non plus M. Trudeau de demeurer premier ministre et de tenter d’obtenir la confiance de la chambre même si les libéraux se retrouvent avec moins de sièges que les conservateurs, le 21 au soir.

De là une alliance avec le NPD, où le troisième parti promet son appui au gouvernement dans les votes de confiance en échange de politiques publiques ciblées.

Une stratégie toutefois «plus compliquée» pour les conservateurs, croit M. Bodet. «Les conservateurs ont moins de partenaires avec qui danser. À écouter Yves-François Blanchet [chef du Bloc québécois], j’ai l’impression qu’il serait ouvert à permettre à un gouvernement conservateur de survivre en échange de concessions précises. Mais encore là, même avec un appui tacite des bloquistes, il serait surprenant qu’ils aient assez de sièges pour obtenir la majorité.»