L’«infirmier de la rue» Gilles Kègle, entouré de sa relève, Diane Rheault et Jean-Philippe Dionne.

Gilles Kègle a trouvé de la relève

À l’aube de ses 77 ans, Gilles Kègle affiche toujours la même vigueur. Mais l’infirmier de la rue n’est pas éternel. Pas plus qu’il n’est seul, heureusement. Autour de lui gravitent des hommes et des femmes prêts à prendre la relève pour perpétuer son œuvre après son départ.

«Depuis six mois, j’ai commencé à déléguer», lance celui qui célébrera son anniversaire le 11 août. Assis dans le local de sa fondation, rue du pont, il affiche un air amusé lorsqu’on lui demande qui lui succédera. 

«Tout le monde s’en fait à part moi. Si je meurs demain, ils sont capables de me remplacer. De toute façon, je vais vivre très vieux. Je suis très croyant, vous le savez. La providence va tout arranger.»

Providence ou pas, force est de constater qu’il est bien entouré.

«Je me suis intéressé à son œuvre après avoir vu un reportage à l’émission Second Regard»,explique Jean-Philippe Dionne, un des quatre permanents de l’organisme. L’homme de 42 ans, discret de nature, en est à sa 12e année à visiter les malades, seuls et démunis. «Tout va se placer avec le temps», assure-t-il, au sujet de la continuité de la mission de la Fondation Gilles Kègle.

M. Kègle raconte avec bonheur sa rencontre avec Jean-Philippe. «Imaginez qu’il travaillait sur la construction. Il était écœuré de son travail. Il est parti de Drummondville pour me rencontrer. Je lui ai dit de retourner chez lui et de réfléchir à l’implication. Après deux appels de sa part, on l’a embauché.»

La providence, c’est aussi offrir un poste administratif à Diane Rheault, autrefois bénévole, la journée même où elle devait accepter une formation pour devenir préposée aux bénéficiaires. La secrétaire médicale de formation assure une présence, notamment au téléphone et pour l’émission de reçu de charité, depuis 18 ans.

Celui qui se considère comme un «missionnaire de la paix» voit la misère au quotidien depuis 33 ans. Des personnes malades, vivant seul, sans aucun proche ou ignorées de leur famille et sans argent. L’an passé, son équipe et lui ont effectué 9644 visites à domicile. 

Leur action est multiple : vérifier la prise des médicaments, faire les suivis médicaux à l’hôpital ou l’entretien ménager. Andrée-Anne Renaud, une jeune infirmière de 31 ans, et Yvan Charbonneau, homme de ménage, sont deux autres piliers de la fondation, responsables de ces services. Trop affairés, ils étaient d’ailleurs absents lors de notre passage.

Médecin intéressé

L’équipe de la relève et M. Kègle sont appuyés d’un groupe d’une quarantaine de bénévoles. Parmi eux, il y a un médecin qui envisage de prendre sa retraite d’ici trois ans pour participer à temps plein à la pérennité de l’œuvre. 

Et cette œuvre prend plusieurs visages comme a pu le constater Le Soleil. En seulement une petite heure passée à la fondation, MM. Kègle et Dionne craignaient de retrouver mort, Alain, un homme seul et malade qui avait cessé de s’alimenter et était tombé le matin même. Les deux hommes discutaient aussi de leur après-midi. M. Kègle devait se rendre à vélo au chevet d’une mourante à Jeffery Hale pendant que M. Dionne irait faire tondre chez le vétérinaire le chat au poil noueux d’une dame âgée pour qui l’animal représente beaucoup de réconfort.

Entre deux inquiétudes, une femme entre dans le local avec des vêtements à donner. Elle résume bien ce que beaucoup d’autres pensent de la mission de la Fondation.

«Vous êtes journaliste? Écrivez beaucoup d’éloges. Du monde de même [M. Kègle], on en a besoin dans la vie.»

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UN APPEL À L'AIDE DE PLUS DE 100 000 $

L’appel pour obtenir une aide financière d’urgence lancé en mai par Gilles Kègle a permis de recueillir quelque 115 000 $ supplémentaires.

M. Kègle s’était confié au Soleil sur les difficultés de sa fondation qui doit faire face en 2019 à un nombre anormalement élevé de personnes décédées seules et démunies, pour qui elle paie les services funéraires. 

Le nombre de personnes décédées pour qui M. Kègle veut offrir des services funéraires dans la dignité est en hausse. En 2012, sa fondation avait pris en charge 26 personnes dont les corps n’avaient pas été réclamés dans les six derniers mois ou dont les proches n’avaient pas les moyens ou l’envie d’offrir une sépulture.

L’année suivante, il avait tenu une cérémonie religieuse pour 23 personnes décédées en seulement six mois. Au printemps dernier, il commémorait le décès de 43 personnes décédées depuis octobre 2018, mettant en péril la continuité de ce service, faute de fonds.

Cri du cœur entendu

Ce cri du cœur a été entendu. Depuis, la Fondation Gilles Kègle a reçu 75 000 $ supplémentaires en dons privés. À cela s’ajoute 41 500 $ qui proviennent du budget discrétionnaire de plusieurs députés de l’Assemblée nationale. Au printemps, la ministre responsable de la Capitale-Nationale, Geneviève Guilbault, avait sollicité ses collègues au moyen d’une lettre. Elle a remis le chèque la semaine dernière lors d’une visite de la Fondation.

«Avec cet argent, nous pouvons continuer les services funéraires jusqu’à la fin 2020», s’est réjoui M. Kègle. Déjà, une quinzaine de défunts et leur famille profiteront d’une cérémonie commune organisée à l’automne à l’église Saint-Roch.