Gérald Cyprien Lacroix nommé cardinal: l'enfant qui rêvait de devenir pasteur

Archevêque de Québec depuis février 2011, Gérald Cyprien Lacroix sera élevé au rang de cardinal par le pape François lors d'une cérémonie au Vatican samedi. Le maire de Québec s'envole mercredi pour Rome pour y assister. Le Soleil y sera aussi. Qui est Gérald Cyprien Lacroix, et pourquoi a-t-il choisi la vie religieuse? Voici un portrait de celui qui est devenu le 25e évêque de Québec depuis François de Laval et deviendra son huitième cardinal.
<p>Un jeune Gérald Lacroix patine sur un lac gelé, avant de devenir prêtre.</p>
<p>Gérald Lacroix, à droite, avec son jeune frère Yvan et le chien Prince, sur la galerie de la maison familiale de Saint-Hilaire- de-Dorset, à la fin des années 50.</p>
Ce jour-là, Gérald Lacroix accompagne son ami Marc Labbé, infirmier à Popayán, une petite ville coloniale du sud de la Colombie.
Il a 25 ans. Est célibataire. A obtenu un congé sans solde de six mois pour vivre une «mission» en Amérique latine auprès de l'Institut séculier Pie X.
Depuis qu'il est tout petit, il a su qu'il voudrait «donner sa vie pour évangéliser», comme les pasteurs laïcs qui fréquentaient jadis la maison familiale.
«Je veux être comme eux quand je vais être grand», avait-il annoncé un jour à ses parents. Il avait 10 ans.
À la clinique de Popayán, Gérald reçoit les visiteurs. Il voit arriver ce jour-là un père de famille venu chercher de l'aide pour son enfant de deux mois, très malade.
«Pouvez-vous venir le voir?»
Ça semble sérieux, mais l'infirmier ne peut se libérer. Il envoie Gérald.
Graphiste de métier, celui-ci a tâté de l'imprimerie et de la publicité, mais ne connaît rien à la médecine ou aux soins infirmiers. Tout juste s'il pourrait appliquer un sparadrap, pourvu que ça ne saigne pas trop, dit-il.
L'enfant est mal en point. Assez que son père demande à le faire baptiser.
Gérald part à la recherche du curé pour apprendre qu'il est en congé. Il marche jusqu'à la paroisse suivante, distante d'une vingtaine de minutes, puis jusqu'à une troisième.
Toujours pas de curé, mais à l'église, on lui recommande de baptiser lui-même l'enfant. En cas d'urgence, lorsqu'une vie est en jeu, la religion catholique permet à un laïc de le faire.
Gérald Lacroix retourne au chevet du petit Henri, qu'il baptise en lui versant de l'eau sur le front.
«Cette nuit-là, je n'ai pas beaucoup dormi», se souvient-il.
«Je n'ai pas entendu de voix», dit-il. Mais il comprend que «Dieu a besoin de pères pour ses enfants». Sa décision est prise. À son retour au Canada, il se fera prêtre.
Ordonné en 1988 par Mgr Maurice Couture, il retournera en Colombie, où il sera missionnaire et professeur de 1990 à 1998. Il baptisera d'autres enfants, dans les règles de l'art.
Il n'a jamais revu le petit Henri.
Yvan Lacroix, cadet de Gérald par un an, n'a «pas été surpris pantoute» de l'engagement de son frère.
«On s'en doutait un peu. Gérald avait commencé jeune», se souvient-il. «Une affaire est arrivée après l'autre.»
Comme d'autres enfants, Gérald avait servi la messe et y suivait ses parents le dimanche. Sa mère, Brigitte Laurendeau, ne croit pas que son fils était alors très différent des autres.
Son frère Yvan avait cependant remarqué que son aîné s'intéressait moins que lui au hockey et au baseball et davantage à la lecture, aux études, à la religion et à la musique.
Il a vu quelques fois son frère «sortir avec des filles», mais a perçu que «ça n'avait pas une grosse importance».
«Une blonde de temps en temps pour aller danser à l'école», se souvient son père. Rien de sérieux.
Raymond Lacroix n'avait «jamais rêvé» que son fils devienne prêtre. Il s'en remettait, dit-il, «à la volonté de Dieu».
La religion a cependant toujours été «très présente» dans la vie des Lacroix, se souvient Yvan. «On avait appris à remercier le bon Dieu même si on n'avait pas grand-chose.»
<p>Ses parents, Brigitte Laurendeau et Raymond Lacroix, lui rendent visite en Colombie en 1992 durant ses années de missionnaire.</p>
<p>Mgr Gérald Cyprien Lacroix avec le pape François sur la place Saint-Pierre à Rome, en juin dernier.</p>
Un événement décisif dans le parcours du futur cardinal se produit l'année de ses 10 ans.
Ses parents rentrent d'une retraite, transformés. «Je les ai vus changer en une fin de semaine», relate-t-il. «Une foi plus personnelle et plus profonde.»
Il voit ses parents «plus expressifs entre eux et avec nous; plus tendres et avec plus de qualité de présence». Il en reste marqué.
Des évangélistes commencent ensuite à fréquenter la maison. «Gérald s'assoyait et écoutait en arrière. Ça l'intéressait», avait remarqué son père.
L'adolescent a eu un autre «coup de foudre» l'année de ses 16 ans.
Il a cette fois l'âge de participer à une retraite. Il en revient à son tour avec une vision différente, plus précise.
Il jongle toujours avec plusieurs métiers, pilotage d'avion, restauration, agriculture, «tout est possible», dit-il.
Mais il sait maintenant qu'il veut «donner sa vie à l'Institut séculier Pie X».
Cette maison regroupe des hommes et des femmes, des célibataires et des couples, des prêtres aussi qui ont choisi de consacrer leur vie à faire connaître l'Évangile.
L'Institut a été fondé à Manchester en 1939 autour de jeunes hommes et femmes de la Jeunesse Ouvrière Catholique impliqués auprès des pauvres de la classe ouvrière.
L'Institut a maintenant son siège au Carré Tracy, dans l'arrondissement de Charlesbourg, à Québec.
Gérald Cyprien Lacroix en assumera la direction de 2001 à 2009, jusqu'à sa nomination comme évêque de Québec.
C'est là que Michel Paquet, aujourd'hui secrétaire général de l'Institut, a connu Gérald Lacroix en 1977.
Ils y ont fait du théâtre ensemble, une création collective qui faisait la promotion de valeurs religieuses et familiales. Ils ont fait tourner la pièce jusqu'en Ontario.
M. Paquet a vu en Gérald Lacroix «un gars qui se donnait», un «organisateur-né», qui «aimait le beau» et qui «fitte dans le décor» qui vient de lui être dessiné. C'est aussi un homme de «contact facile» et un «pince-sans-rire», a-t-il constaté.
«Le plus malcommode de la gang», dit de lui son frère Yvan. Le cardinal aime rire et s'amuser.
L'homme est aussi à l'aise en public et avec les médias. Attaché aux traditions et aux objets d'histoire, il est branché sur un téléphone intelligent et sur Facebook. La Bible qu'il trimbale tient sur son iPad. Le jour de sa désignation comme cardinal, il a lui-même retweetté le message du pape.
«Je veux en finir avec l'image archaïque et dépassée de l'Église. Il faut être branché sur Dieu par la prière. Mais il faut aussi être branché sur la réalité», a-t-il déjà expliqué.
Nommé archevêque de Québec en février 2011, Gérald Cyprien Lacroix avait souhaité qu'on ne s'attarde pas sur les comparaisons avec son prédécesseur, Marc Ouellet. Il invitait plutôt à «commencer à regarder ensemble l'avenir».
Le changement fut spectaculaire. Un contraste de styles, d'habiletés et de parcours entre deux hommes issus de petits villages éloignés des grands centres.
Marc Ouellet, le théologien de haut vol, habitué des coulisses du Vatican et de la Curie romaine, plutôt gêné, austère et intransigeant dans ses sorties publiques.
Gérald Cyprien Lacroix, le prêcheur missionnaire, à l'aise et souriant en public, proche des pauvres, ferme sur les principes, mais conciliant dans la façon de le dire et de ne pas juger.
Un contraste qui fait beaucoup penser à celui du pape François et de Benoît XVI, exactement pour les mêmes raisons.
Deux mots résument mieux que tout autre cette différence. MgrLacroix s'est imposé comme un «rassembleur», alors que le passage du cardinal Ouellet fut marqué par les divisions.
Lorsque Mgr Lacroix a reçu le pallium (ornement liturgique) à l'été 2011 à Rome, le pape Benoît XVI avait eu pour lui ces quelques mots :
«Ah, vous êtes le successeur du cardinal Ouellet. Vous avez une belle mission devant vous.»
Faisait-il allusion à l'ampleur du travail de réconciliation qui attendait le nouvel archevêque de Québec?
Possible. Le cardinal Ouellet ne s'était d'ailleurs jamais caché des difficultés qu'il avait éprouvées à Québec.
Le cardinal Ouellet avait eu pour sa part ces mots, révélateurs, pour son successeur : «Je souhaite à Gérald beaucoup de bonheur et un bel accueil. Déjà, il a un très bel accueil à Québec.»
Le regard d'un immigrant
Cinq enfants à nourrir sur la ferme ingrate de Saint-Hilaire-de-Dorset, petit village beauceron où la forêt reprend aujourd'hui ses droits et qui ne compte plus qu'une centaine d'habitants.
Gérald est l'aîné. Il fait les foins, chez lui et chez ses grands-parents, qui habitent aussi au village. «Ce n'était pas une terre rocheuse, mais une roche terreuse», décrit-il.
Les quelques vaches à lait ne suffisent pas à nourrir la famille, se souvient le paternel, Raymond Lacroix, 81 ans.
«Je ne pouvais pas vivre.» Chaque hiver, il doit s'exiler aux États-Unis dans des camps de bûcherons. Sa femme, Brigitte Laurendeau, reste derrière avec les enfants.
Raymond Lacroix revient à la maison toutes les trois semaines, mais ce n'est pas la vie de couple et de famille à laquelle il aspirait.
Ses beaux-parents ont déjà pris la route des États-Unis quelques années plus tôt. À 33 ans, Raymond Lacroix n'a pas vraiment de métier et s'estime trop vieux pour devenir apprenti dans la construction. Il prépare le départ et prévient sa famille. «On va être pauvres, mais on sera ensemble.»
Parents et enfants ne parlent pas un mot d'anglais lorsqu'ils débarquent à Manchester, New Hampshire. Le paternel y dénichera un emploi de balayeur de nuit dans une manufacture de souliers.
Nous sommes en 1966. La famille Lacroix sera de la dernière cohorte de Québécois qui émigrent vers les États du Nord-Est pour gagner leur vie.
Gérald Lacroix a alors huit ans. Il se souvient d'un départ «très émouvant» et qu'au début, «c'était dur». Il «apprend l'anglais sur le tas» et bientôt se débrouille.
Il découvre la «richesse des différentes cultures et des autres, avec ce qu'on donne et ce qu'on reçoit. Une expérience réussie», évalue-t-il. Il revivra le parcours de l'immigrant une autre fois lorsqu'il s'installe en Colombie.
Il y passera huit années pendant lesquelles on prendra l'habitude de l'appeler par son second prénom, Cyprien, celui de son parrain et grand-père paternel.
Ce parcours a façonné une «sensibilité d'immigrant». Gérald Lacroix, dit Cyprien, sait ce qu'on ressent quand «t'as laissé ta culture, ta terre, ta langue». «Ça m'a influencé, dit-il. Comme personne et comme prêtre.»
Lorsque l'archevêque Gérald Cyprien Lacroix sort aujourd'hui sur la place publique pour dénoncer le projet de charte et ses interdits, c'est aussi cet immigrant qui parle. Pas seulement le porte-parole d'une église protectionniste ou jalouse de ses traditions.
Son choix de mots n'est pas anodin. «Ce que je vois depuis que ça circule [la charte], c'est de plus en plus de divisions, de peurs, de crainte de l'autre et de l'étranger... Est-ce qu'on est en train de nous dire qu'il ne faut pas les accueillir et qu'il faut avoir peur?»
Les deux plus jeunes soeurs de MgrLacroix sont nées aux États-Unis, où elles habitent toujours, comme le reste de la famille, y compris les parents.
Gérald est le seul à être rentré d'exil. Il se dit attaché à son pays et savait vouloir y revenir un jour.
Malgré la distance et sa charge de travail, sa famille reste pour lui un «lieu naturel».
Cette semaine, tous feront le voyage pour la cérémonie qui fera de lui un cardinal. «Il n'était pas question de ne pas y aller», explique Yvan.
Cela va faire une quarantaine de personnes. Tous se sont donné rendez-vous à Philadelphie (ville de l'amour fraternel), d'où ils s'envoleront, ensemble, pour Rome.