Gérald Cyprien Lacroix est monté à l'autel et s'est agenouillé devant le pape pour recevoir la barrette, officialisant son rang de cardinal.

Gérald Cyprien Lacroix fait cardinal

Gérald Cyprien Lacroix avait été depuis 25 ans un «prêtre heureux» qui n'en demandait pas plus. Il est devenu, samedi matin, un «cardinal heureux». Ceux qui le connaissent diront que c'est dans la nature de l'homme.
Dans une basilique Saint-Pierre bondée, le pape François a appelé Geraldo Cipriano Lacroix à monter à l'autel où il lui a remis l'anneau, la barrette rouge et la responsabilité d'une paroisse romaine.
Lorsque le nouveau cardinal s'est approché, le pape lui a fait l'accolade et lui a parlé, en espagnol, c'est toujours dans cette langue qu'ils se parlent.
Il lui a confié la paroisse de Saint-Joseph, «patron du Canada». Un «grand homme» qui saurait le soutenir dans sa nouvelle mission, lui a souhaité le pape.
Gérald Cyprien Lacroix dit avoir «été touché». Pour le Canada peut-être, mais surtout parce que saint Joseph est le «saint patron» des ouvriers. Comme son père.
«Un homme qui a travaillé le bois toute sa vie, d'abord un bûcheron, ensuite la construction. Il me donne un patron qui a des racines avec moi», a perçu le nouveau cardinal.
Journée importante pour l'Église catholique, qui accueillait samedi matin 19 nouveaux cardinaux, dont 16 en âge de voter (moins de 80 ans) et 9 de pays «non occidentaux».
Pour la première fois de l'histoire, les cardinaux européens pouvant voter ne sont plus en majorité au conclave, étant désormais à égalité (61) avec ceux issus du Sud et de l'Amérique du Nord (61).
Le portrait de l'Église est en train de changer.
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Au soir du conclave, le printemps dernier, place Saint-Pierre, j'avais été frappé par le contraste de l'homme, tout petit et alors inconnu, apparaissant là-haut au balcon d'une église démesurément grande.
C'est encore ce contraste qui m'a frappé samedi matin.
De son siège, derrière l'autel, je n'ai vu ni le pape ni les nouveaux cardinaux à genoux. Mais j'entendais la voix de François.
Petite, lente et tout en douceur, mais dont l'écho dans cette église immense revenait en force, irrésistible, comme la rumeur sourde du tonnerre au loin. Une voix d'une grande résonnance.
Pendant un court moment s'y sont mêlés les pleurs d'un enfant, multipliés eux aussi, comme si le mal n'avait pas de fin.
J'ai reconnu à travers ces pleurs, dans les mots italiens du pape dont je ne comprenais rien par ailleurs, un de ceux qui le résument si bien: «compassion».
«Beaucoup de soleil dehors et beaucoup dans mon coeur», a commenté le nouveau cardinal au sortir de la cérémonie. «Heureux de pouvoir servir de proche avec le pape François, un exemple extraordinaire», dit-il.
Sa «plus grande émotion» du jour ne fut cependant pas l'accolade du pape, mais la vue de son prédécesseur, Benoît XVI, au début de la cérémonie.
Assis dans la première rangée, «tout délicat et frêle, mais présent. Je ne m'attendais pas à le voir là. Ça m'a ému beaucoup». C'est lui qui avait fait de Gérald Cyprien Lacroix l'évêque de Québec, il y a quatre ans.
Des dizaines de parents, d'amis et de collaborateurs, fiers et admiratifs, sont passés saluer le cardinal au Collège pontifical canadien après la cérémonie.
De vieilles connaissances d'école, son pasteur de Manchester, New Hampshire, où il a grandi et où habitent toujours ses parents et la plus grande partie de la famille; des amis d'Amérique du Sud, où il a été missionnaire neuf ans.
Des prêtres, des évêques et les trois autres cardinaux canadiens, Marc Ouellet, Jean-Claude Turcotte et Thomas Collins de Toronto.
Trois Québécois sur quatre. «On est habitués à être des négociateurs anglais-français», a suggéré le cardinal Turcotte.
«Des gens comme nous autres, sans ambition monétaire ni militaire, probablement qu'il [le pape] trouve que c'est utile pour la congrégation romaine.»
Le cardinal Turcotte avait croisé plus tôt le maire de Québec.
- Vous n'avez pas amené votre ami Coderre?
- Il a trop d'ouvrage à Montréal, de lui expliquer le maire Régis Labeaume.
Quelques élus fédéraux avaient fait le voyage, dont le ministre conservateur Denis Lebel et deux sénateurs, mais pas Patrick Brazeau, occupé à d'autres dévotions.
Le cardinal Lacroix a noté qu'il n'y avait pas d'élus du Québec, mais était prêt à les absoudre, les sachant, dit-il, accaparés ces jours-ci par d'autres débats. Une allusion à peine voilée à la charte de la laïcité, à laquelle il s'oppose.
«Il faut relever le Québec», lui a déjà dit deux fois le pape François. Gérald Cyprien Lacroix a pris note, mais connaît l'état des lieux.
Il croit qu'il y a «de l'espace pour la religion». «Ce ne sont pas ni les gouvernements ni les groupes qui peuvent nous restreindre», prévient-il.
«Pour des hommes et des femmes qui rayonnent la joie, la liberté, le respect, la fraternité et le partage, il y a toujours de la place.»
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C'est entré samedi matin dans ma boîte. Le genre de courriel que je jette habituellement sans les ouvrir, mais le titre de celui-là, «Que Dieu te bénisse», tombait pile.
J'étais juste à côté. Par la fenêtre de mon B&B, en me penchant, je vois les pierres du Vatican.
La signataire disait être française. Elle m'offrait 2 millions $, à charge pour moi de le faire fructifier au profit des pauvres et des orphelins.
«Je ne sais comment vous remercier, mais Dieu seul vous le rendra au centuple», me promettait-elle.
Il le rendra au centuple à un autre.
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Le cardinal Lacroix a ramené sur terre ceux qui vantent ses talents et mérites: «La responsabilité me dépasse de beaucoup.»
La bonne nouvelle, dit-il, est que «Dieu ne choisit pas des gens capables; il rend capables ceux qu'il choisit.» Une jolie formule.
Dommage que ça ne puisse marcher en politique.