Joseph James DeAngelo, un ex-policier de 72 ans, a été arrêté en avril. Son ADN correspond à celle du «Golden State Killer», qui aurait sévit en Californie entre 1976 et 1984.

Généalogie policière: la vie privée menacée?

Les banques de données généalogiques sont en train de s’imposer comme un formidable outil pour les services de police, mais leur efficacité est telle qu’ils commencent à poser de sérieux dangers pour la vie privée, d’après une étude parue jeudi dans la revue savante «Science».

Avec des banques de données en ligne comme GEDmatch, les résultats de tests génétiques vendus directement aux particuliers permettent de retracer des cousins au troisième degré (ou plus proche) dans 60 % des cas — et le croisement avec d’autres informations comme l’âge ou le sexe mène à des résultats étonnamment pointus qui pourraient être utilisés à mauvais escient.

Grâce aux progrès spectaculaires des technologies de «lecture» des génomes accomplis depuis 20 ans, plusieurs entreprises comme AncestryDNA et 23andMe offrent maintenant des tests génétiques aux consommateurs désireux de savoir d’où provenaient leurs ancêtres. À cela se sont ajoutés des sites Web comme GEDmatch ou DNA.Land, qui permettent de téléverser les résultats de ces tests génétiques pour des analyses plus poussées.

Résultats spectaculaires

Au cours des derniers mois, des services de police ont commencé à se servir de ces sites pour retracer des criminels recherchés depuis longtemps, avec des résultats parfois spectaculaires (voir les deux exemples ci-dessous). C’est ce qui a amené le chercheur Yaniv Erlich, affilié aux universités Columbia et de Jérusalem, et trois de ses collègues à tester jusqu’où ces nouveaux outils permettent d’aller.

Avertissement

Essentiellement, ils sont partis d’un échantillon de 1,28 million de tests génétiques. Ils ont sciemment éliminé les paires qui se ressemblaient le plus (fratrie et cousin au premier degré) pour tenir compte du fait que ces tests se font souvent en famille. Mais malgré tout, ils sont parvenus à identifier un ou des cousins au deuxième ou troisième degré dans 60%.

Et en croisant ces informations avec des données géographiques (région où on soupçonne une personne d’habiter) et démographiques (âge approximatif et sexe), ils sont parvenus à identifier des individus. Ils ont également été capables d’identifier une femme qui avait participé au projet scientifique 1000Genomes et dont les informations génétiques sont publiques.

«Bien que les décideurs et le public puissent voir d’un bon œil le fait que ces nouvelles capacités médico-légales permettent de résoudre des crimes, il reste qu’elles s’appuient sur des banques de données et des services en ligne qui sont ouverts au public. Ainsi, les mêmes techniques pourraient également être exploitées dans des buts nuisibles, comme de réidentifier des gens ayant participé à des projets de recherche à partir de leurs données génétiques», avertit l’article de Science. Celui-ci ne propose évidemment pas d’empêcher la police de faire son travail, mais plutôt des restrictions pour limiter les abus.

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DOUZE MEURTRES, 50 VIOLS, 40 ANS D'IMPUNITÉ

L’enquêteur Paul Holes a traqué le Golden State Killer pendant près de 25 ans, sans succès. Pendant une douzaine d’années, de 1974 à 1986, ce tueur en série a violé une cinquantaine de femmes et assassiné 12 personnes dans plusieurs régions de Californie. Son ADN a été trouvé sur les scènes de plusieurs de ces meurtres (d’autres lui étant attribués par modus operandi) et sur des victimes de viol.

Mais comme le coupable n’avait jamais été fiché par la police avant de commettre ces crimes, l’information génétique ne servait pas à grand-chose. M. Holes a suivi des centaines de pistes au fil du temps, qui menaient toutes à des culs-de-sac. L’an dernier, cependant, il a comparé de vieux échantillons d’ADN du tueur à ce que l’on trouve dans des banques de données généalogiques. Il n’avait rien à perdre à essayer, après tout.

M. Holes a donc créé un faux compte sur le site GEDmatch, y a entré l’ADN du meurtrier, et les résultats ne tardèrent pas : sans mener directement au suspect, l’exercice lui a donné une liste de tout au plus une vingtaine de cousins éloignés. Ce qui était déjà bien mieux que des centaines de suspects potentiels. En remontant les générations, l’enquêteur et son équipe ont identifié les ancêtres communs de toute cette lignée — un couple du début du XIXe siècle. 

Puis ils ont patiemment recréé l’arbre généalogique de leurs descendants. Cela représentait environ 1000 personnes, mais compte tenu de ce qu’on savait du Golden State Killer (un homme, devait être au moins vers la fin de l’adolescence au début des crimes en 1974, devait avoir un lien quelconque avec la région de Sacramento dans les années 1970), il n’en restait plus que deux.

L’un fut éliminé par l’ADN d’un proche parent. Les policiers ont pris l’autre en filature puis, alors qu’il magasinait, ont pu prendre un échantillon d’ADN sur la poignée de porte de sa voiture. C’était le même que celui lié aux meurtres et aux viols. Joseph Deangelo, 72 ans, lui-même un ancien policier, fut arrêté en avril. Son procès est en cours. 

Sources : NY Times, USA Today, Washington Post

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TOUT CE QU'ON TROUVE DANS LES POUBELLES...

Cela faisait longtemps qu’on connaissait l’ADN du tueur de la petite April Tinsley, violée et assassinée à Fort Wayne (Indiana) en 1988 à l’âge de huit ans.

Son sperme avait été trouvé sur les sous-vêtements de la fillette. Particulièrement retors, l’homme avait également laissé des lettres de menaces à d’autres petites de la même région au cours des années suivantes, disant qu’elles étaient les «prochaines» sur sa liste; ces lettres venaient souvent dans des sacs de plastique contenant des condoms usés dont l’ADN était le même que celui retrouvé sur le corps d’April Tinsley.

Mais voilà, l’ADN ne peut servir à identifier un suspect que s’il se trouve déjà dans les banques d’information génétique de la police (ex-détenu, délinquants surveiller, etc.), et ce n’était pas le cas de cet homme. Pendant 30 ans, l’enquête n’a abouti sur rien.

Jusqu’à ce que la police de Fort Wayne fasse appel aux services d’une nouvelle compagnie, Parabon NanoLabs, qui utilise les banques de données généalogiques pour identifier des suspects.

Le tueur en question n’y figurait pas, mais il avait de la parenté qui avait déjà passé des tests génétiques et qui les avait téléversés en ligne. Cela réduisait déjà énormément la liste des coupables potentiels et, en croisant ces informations avec d’autres, la police a pu concentrer ses efforts sur deux frères vivant dans la région de Fort Wayne. L’un d’eux vivaient dans un parc de roulottes.

Les enquêteurs ont fouillé dans ses poubelles, ils ont trouvé trois condoms usés dont l’ADN ne laissait aucun doute : c’était le coupable. Les médias américains ont annoncé son arrestation en juillet dernier. 

Source : Washington Post