L’entrée en gare du train Océan à Matapédia. Il relie Montréal à Halifax.
L’entrée en gare du train Océan à Matapédia. Il relie Montréal à Halifax.

Gaspésie: des pressions sur Via Rail

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
MATAPÉDIA — Des Gaspésiens en nombre grandissant souhaitent voir Via Rail rétablir son train Océan sur un trajet plus court que son parcours habituel, dans l’éventualité fort probable que la bulle atlantique soit prolongée au-delà du 1er novembre.

Le train Océan relie Montréal et Halifax trois fois par semaine. Il est toutefois suspendu depuis mars en raison de la pandémie de COVID-19. Le train Montréal-Gaspé étant suspendu depuis septembre 2013 à cause de l’état de certains ponts à l’est de Maria, c’est l’Océan qui dépannait bien des Gaspésiens, à Campbellton, au Nouveau-Brunswick, ou à Matapédia.

L’établissement et le maintien de la bulle atlantique, comprenant le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, où roule le train Océan, ont eu pour effet de bloquer l’entrée de la plupart des gens du Québec vers les provinces maritimes, et contraint les gens de ces provinces à se placer en quarantaine quand ils reviennent du centre du pays.

Anthony Bernard Prince, jeune Gaspésien de Port-Daniel, milite pour l’amélioration des services ferroviaires depuis au moins 2014, par le biais de la Coalition des Gaspésiens pour le retour du train. Il comprend pourquoi les Néo-Brunswickois tamisent l’entrée des Québécois chez eux.

«La situation du coronavirus est pire au Québec et ils ne veulent pas que leur situation se détériore, sauf qu’il serait honteux que les décisions des autorités de la santé publique au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse empêchent les Gaspésiens d’avoir accès au train de passagers qui les dessert», aborde M. Prince.

Il suggère que Via Rail, si la bulle atlantique est prolongée après le 1er novembre, date présumée du retour du train Océan, le rétablisse sur un parcours plus modeste, comme de Montréal à Matapédia, ou jusqu’à Carleton. Ce train, qui roule la nuit d’habitude, pourrait même temporairement rouler le jour entre la métropole et la péninsule.

«Le meilleur scénario pourrait être adopté. Les familles et les proches peuvent difficilement se déplacer depuis des mois. C’est le cas des gens malades et des personnes âgées qui doivent se rendre à des rendez-vous médicaux à Québec ou à Montréal. La capacité de l’autobus est limitée. L’avion? La plupart des gens n’ont pas les moyens […] Les gens veulent le retour du train de passagers. Le train pourrait même se rendre à Carleton. On ne peut tourner un train à cet endroit, mais il suffirait qu’il soit bidirectionnel, avec des locomotives orientées vers l’est et l’ouest», explique-t-il.

Recul «désolant»

Défenderesse du train depuis plus de 30 ans, Cynthia Patterson, de Barachois, approuve les scénarios établis par M. Prince.

«Toutes ces idées sont excellentes. Elles sont idéales. Je comprends que militer pour une reprise des déplacements en contexte de pandémie est délicat, mais des besoins de transport demeurent. Le printemps passé, pendant le confinement, je me suis sentie vraiment isolée», note Mme Patterson, qui est prêtre anglicane.

«Les gens qui ont des voitures ne peuvent pas tous voyager sur de grandes distances. L’autobus, avec un masque en plus, n’offre pas le confort du train pour les personnes âgées. Via Rail peut techniquement offrir un service entre Montréal, Matapédia et Carleton. Probablement par opportunisme déplacé, parce que l’autobus est disponible, ils ne voudront pas le faire», déplore-t-elle.

«Il est désolant de constater à quel point nous avons reculé au cours des dernières décennies en transport dans la région, dont le service de Via Rail. […] Ce sont les citoyens qui ont fait le gros du travail de militantisme pour que la situation s’améliore. Je demande aux élus, les députés de l’Assemblée nationale, les maires et les préfets de prendre le relais pour le rétablissement du train de Via Rail», déclare Cynthia Patterson.

En 2016, Médor Doiron, de Bonaventure, a parrainé une pétition déposée à l’Assemblée nationale et comptant 5174 signatures pour rétablir les services de Via Rail au plus vite. Avec le concours de la Coalition des Gaspésiens pour le retour du train, 2250 lettres ont été envoyées au premier ministre canadien Justin Trudeau pour que le gouvernement fédéral bouge.

«En situation de COVID, il y a moins de “semi-urgences” nécessitant des déplacements, mais la situation actuelle ne durera pas toujours. Le train n’est même pas considéré comme service essentiel. Le fédéral devrait le faire. C’est une question de santé physique et mentale», dit M. Doiron, rappelant que le train mérite le même effort de rétablissement de services que l’avion.

Cynthia Dow, de Cascapédia-Saint-Jules, signale de son côté que les deux autocars quotidiens de Kéolis venant en Gaspésie, avec chacun 14 sièges en situation de COVID, ne répondent pas à la demande. «Le train offre plus d’espace et de sécurité en contexte de pandémie. Je suspecte Via Rail de penser à ses finances en ne considérant pas un retour partiel du train. Le gouvernement fédéral distribue pourtant de l’argent à gauche et à droite. Pourquoi pas pour ce service essentiel», demande-t-elle.

30 000 personnes par an

Le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie comptent environ 300 000 personnes. Entre 2007 et 2010, le train Montréal-Gaspé transportait près de 30 000 personnes par an, surtout des Gaspésiens parce que les arrêts au Bas-Saint-Laurent sont cédulés en pleine nuit.

Le porte-parole de Via Rail, Karl-Philip Marchand-Giguère, a ignoré deux fois les questions du Soleil envoyées par écrit et portant sur la possibilité de voir un train Montréal-Matapédia reprendre du service, si les provinces atlantiques maintiennent leur bulle. Il écrit que «nous travaillons toujours à reprendre le service de l’Océan en novembre comme annoncé initialement».

La Gaspésie est desservie présentement par un train de marchandises entre Matapédia et New Richmond. L’État québécois s’est engagé en 2019 à remettre en fonction l’axe Matapédia-Gaspé pour le fret et les passagers.