Une vue de la clôture érigée autour du Manoir Richelieu à partir de la jetée voisine du quai de Pointe-au-Pic. Le propriétaire du bar Le Jazz restera ouvert sans savoir s’il recevra des clients.

G7, le grand dérangement

Sur la route qui mène à La Malbaie, épicentre du sommet du G7 en juin, rien ne laisse paraître que la région sera d’ici quelques semaines le théâtre d’une des plus importantes rencontres politiques et économiques mondiales.

De Sainte-Tite-des-Caps à Saint-Hilarion, le paysage de ma région natale défile. Je n’y note aucun changement. À Clermont, à 11 kilomètres du Manoir Richelieu, un arrêt s’impose sur la rue Larouche pour voir où en est la construction de la prison temporaire à un million $ derrière l’aréna. Les rumeurs veulent qu’elle en coûte le double. Elle servira — peut-être — lors d’éventuelles arrestations si les manifestations dans la zone de la libre expression près du Musée de Charlevoix tournaient au vinaigre. 

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Le gardien de sécurité du chantier m’explique gentiment que l’endroit est surveillé 24 heures sur 24. Évidemment, je n’y ai pas accès sans autorisation. Je repars en avisant par téléphone le photographe du Soleil d’arrêter prendre un cliché.

À l’approche de La Malbaie, je clignote du côté du camping Au bord de la rivière. Le propriétaire Dominic Bergeron loue à des particuliers des roulottes qu’il loue à son tour à l’organisation du G7 pour y loger des policiers. Le parc immobilier de la région ne suffit tout simplement pas. À ce jour, il en avait déniché plus de 120. Dans le même registre, un résident de La Malbaie a loué sa maison et sa résidence secondaire. Il fera du camping le temps de l’événement.

M. Bergeron n’a pas voulu parler au Soleil de la nature du contrat avec le G7. Comme tous les fournisseurs de service, il est lié par une entente de confidentialité. Même les artistes, reconnus pour être libres dans l’expression de leur art, sont contraints au silence. Certains ont été approchés pour réaliser des œuvres qui seront remises à «la visite».

Après quelques heures, on comprend que les traces du G7 ne sont pas nécessairement visibles à l’œil. Elles le sont dans le contrôle et le secret qui se sont installés. Richard Berthiaume, propriétaire de La Malbaie Communications, au centre commercial, l’a appris à ses dépens. «J’ai offert sur la page Facebook de mon entreprise de prendre les photos passeports des résidents de la zone verte, près du Manoir, et les aider à compléter leur demande par Internet», explique-t-il. L’accès à cette zone est possible seulement avec une carte d’identité officielle émise par le G7.

Dès que l’offre a été publiée, il a reçu la visite d’un représentant du G7 qui l’a sommé de retirer son annonce. «Je n’ai pas eu le choix. Et dire que je faisais ça pour rendre service», lance-t-il.

Au moment où il raconte cette anecdote, je reçois un appel de mon collègue photographe qui n’a pas reçu le même accueil que moi au chantier de la prison temporaire. Il venait de se faire expulser manu militari par deux agents moins coopératifs que celui rencontré plus tôt.

On ne saura jamais si c’est son air louche ou la grosseur de la lentille qu’il trimballe, mais il s’est fait interpeller à deux autres reprises par des policiers de la SQ pendant la journée. Une fois au pont Leclerc, et l’autre, sur la jetée près du quai de Pointe-au-Pic où la barrière est érigée.

C’est que les mouvements policiers se font plus nombreux. Un crescendo qui atteindra son paroxysme les 8 et 9 juin avec l’arrivée des Trump, Macron, Merkel et autres. Mathieu Lapointe est propriétaire du bar Le Jazz, rue du Quai. La terrasse de son commerce donne sur le fleuve... juste derrière la barrière. Il espère qu’elle sera démontée rapidement à la fin du G7. Comme panorama, on a déjà vu mieux. 

Le Jazz est situé dans la zone verte. Seules les personnes identifiées peuvent fréquenter son établissement. La clientèle locale sera donc absente. M. Lapointe sera quand même ouvert, sans savoir qui se présentera. Policiers? Journalistes? Des membres des délégations? Peu importe qui et quelle sera le nombre, il doit être ouvert s’il veut bénéficier du programme de compensation offert par le fédéral advenant des pertes de revenus attribuées à la tenue de l’événement.

Le peintre Laurent Lafleur, voisin du Manoir Richelieu, voit le G7 comme «un gros show» à 605 millions $. Pour sa part, il ne croit pas tirer profit de la présence des visiteurs.

Le peintre Laurent Lafleur vend ses toiles à la sortie du Manoir, rue Richelieu. On peut penser que ce sera pour lui l’occasion de faire des affaires d’or. Mais lui ne s’attend à rien. «Ces gens-là vont rester l’autre côté de la clôture. Ils n’auront pas le temps de visiter ni d’acheter des souvenirs», croit-il. 

Comme plusieurs, il a des sentiments partagés. Il est conscient de l’apport économique important de l’événement pour la région. N’empêche qu’il considère que c’est «un gros show» à 605 millions. «C’est un peu comme les Olympiques. Les athlètes performent devant des millions de téléspectateurs rivés à leur télévision en mangeant des chips. Le G7, c’est réservé à l’élite. Nous, on va regarder ça de l’extérieur: les bateaux, les hélicoptères, les policiers, l’armée. Ça va être impressionnant», lance-t-il, sourire en coin.

Gérard Caron possède un commerce en face du Centre d’études collégiales. Le propriétaire des Services de Documents Charlevoix prend la chose avec détachement. Il ne craint ni les potentielles manifestations violentes ni les barrages qu’il devra franchir pour se rendre à son domicile dans la zone verte. «Je n’ai même pas fait ma demande d’identification», dit-il avec le sourire. Éternel optimiste, il juge que ça ne sert à rien de s’en faire pour des choses sur lesquels il n’a aucun contrôle.

Mais tous ne sont pas comme lui. Raphaël Dubois est courtier en assurances commerciales chez AccesConseil. «J’ai reçu beaucoup d’appels de clients dans ce secteur qui voulaient savoir s’ils étaient couverts contre le vandalisme», confirme-t-il. 

Le passage des leaders mondiaux aura laissé beaucoup d’argent dans les poches de nombreux travailleurs et commerces. Dans ces circonstances, rares sont ceux qui osent porter un jugement critique sur l’événement et les inconvénients qui pourraient en découler. Des paysages ou des gens, ce sont peut-être les seconds qui auront le plus changé à la fin du G7.

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Le maire de La Malbaie, Michel Couturier, est confiant que les bénéfices du G7 dépasseront largement les inconvénients.

«Entre le rêve et la catastrophe»

La venue du G7 dans Charlevoix n’a pas amené la construction de routes pavées d’or. Et les manifestations susceptibles de se produire ne devraient pas mettre la région à feu et à sang. Entre les prophètes de malheur et les utopistes, le maire de La Malbaie choisit d’être réaliste.

Comme le fleuve vu de son bureau en cette journée d’avril sans vent, Michel Couturier est calme malgré l’effervescence qui règne dans son organisation. Depuis un an, la pression est grande sur le personnel pour répondre aux exigences du G7, notamment en matière de sécurité. «On a fait en quatre mois des plans de mesures d’urgence qui prennent entre 12 et 18 mois à réaliser. Au lieu de s’organiser à la suite d’une inondation ou autre événement majeur de sécurité publique qui cause un chambardement, on dirait que c’est l’inverse. On planifie avant le chambardement», illustre le Maire. 

M. Couturier reste aussi terre-à-terre sur les impacts, positifs comme négatifs, qui découleront de cette rencontre internationale. «Quand le G7 a été annoncé en mai 2017, le monde pensait que les routes allaient être refaites dans toutes les municipalités. J’ai même entendu dire que nous aurions une enveloppe de 40 millions $ pour faire des projets dans La Malbaie. Ce n’est pas ça.»

L’élu n’est pas moins heureux. «Ça se situe entre la catastrophe qu’on est obligé d’anticiper dans nos plans de mesures d’urgence et l’idylle où tout est beau, avec seulementdes retombées positives.»

À ce jour, la balance des bénéfices et des inconvénients est à l’avantage de la région. «Il y a déjà des retombées, lance-t-il, enthousiaste. Économiquement parlant, c’est extraordinaire. C’est plein partout.» 

Les hôtels et les restaurants profitent de la manne. On sait que le fédéral à tout «réquisitionné» pour loger les délégations des pays invités. Avant même la tenue de l’événement, il y a beaucoup d’activités économiques.

«Dès l’annonce, il y a eu la construction de tours de communications, le déploiement de la fibre optique et le rehaussement des centrales téléphoniques. Hydro-Québec a amené le réseau jusqu’aux tours en plein hiver. Je n’ai pas vu ça souvent», explique M. Couturier. On ne parle pas de seulement deux ou trois équipes. Ces gens-là logent dans Charlevoix et ils y mangent», renchérit-il. La construction de la clôture de 2,5 km créé aussi de l’emploi.

Le président de la Chambre de commerce de Charlevoix est du même avis. Depuis un an, l’activité économique a connu un boom important. «Quand on a su que le G7 était présenté chez nous, on a avisé nos membres d’être à l’affût pour que le plus de contrats de produits et services soient signés avec des entreprises d’ici. Ce qui a été promis est arrivé», constate Julien Dufour.

Et le 10 juin?

Mais que restera-t-il de ce sommet après le départ des dirigeants et des délégations? «Tout n’est pas gagné. Il faut capitaliser là-dessus pour ne pas laisser mourir la flamme, soutient le maire Couturier. On se donne un élan un peu comme ont été les Fêtes du 400e pour Québec.»

L’Association touristique de Charlevoix (ATR) compte miser sur cette hausse de notoriété. Déjà, l’organisme affiche en 2017 un taux d’occupation de son parc hôtelier de 49,5 %, en hausse de 2,4 % sur l’année précédente. Une performance qu’elle attribue à l’annonce du G7.

«En soi, ce n’est pas un événement touristique, avertit Jacques Lévesque, directeur de l’ATR. On s’est même posé la question si ça pouvait entraîner une baisse de fréquentation de certains attraits pendant la semaine du G7.» L’équation est simple. La région sera remplie de gens venus travailler et qui, en principe, n’ont pas le temps d’une visite guidée.

Cependant, la présence de milliers de journalistes permet de créer des contacts. «On va organiser des tournées de presse spécialisée en juillet, septembre et décembre pour de grands quotidiens avec d’importants tirages pour leur présenter Charlevoix. Sans le G7, ça n’aurait pas eu lieu», se félicite-t-il.

Et s’il y avait des manifestations violentes pendant la semaine, est-ce que les photos et les vidéos qui circuleraient pourraient ternir l’image de la région? «Je ne sais pas si ça ternirait l’image. Il y a une réflexion à faire là-dessus. Là, on appréhende pour appréhender. On n’a pas grand contrôle là-dessus», concède M. Lévesque.

Malgré l’épée de Damoclès suspendue au-dessus d’un événement politique du genre, le maire de La Malbaie demeure confiant. «Je ne crains pas le grabuge. Non, je n’ai pas l’idée que la ville sera le théâtre de ce genre de manifestation». 

Le problème avec ces manifs, c’est qu’elles sont un peu comme le fleuve... imprévisible. Même par une journée sans vent.