Albert Benhaim croit que son livre a un effet «boule de neige». «Je l’ai écrit [...] surtout parce que je percevais que les médecins étaient démunis, qu’ils n’avaient pas les moyens ou le courage de se dresser devant le syndic, qu’ils souffraient en silence, marqués au fer rouge», dit-il.

Fronde contre le Collège des médecins

Albert Benhaim est «inondé» d’appels et de messages depuis la sortie de son livre, «L’exécution», dans lequel il dénonce l’«abus de pouvoir» du Collège des médecins du Québec, qui l’a radié à vie de ses rangs en 2017, et réclame un véritable mécanisme de surveillance des ordres professionnels. Sur sa page Facebook, il a diffusé un premier témoignage, celui du gynécologue-­obstétricien Gilles Mercier, qui a lui aussi eu plusieurs démêlés avec son ordre professionnel. Et il y en aura d’autres, promet-il.

Paru en octobre, le livre d’Albert Benhaim raconte la «longue descente aux enfers» de son auteur, qui a été radié à vie après qu’il eut refusé de remettre à la Régie de l’assurance maladie du Québec et à son ordre professionnel un document de nature «strictement commerciale» ne concernant ni les services assurés par le régime public ni sa pratique de la médecine, a-t-il toujours plaidé. 

Selon Albert Benhaim, le Collège des médecins n’a reculé devant «aucune manœuvre déloyale» ou «aucun abus de pouvoir» pour l’«exécuter professionnellement et moralement», et le «briser financièrement».

En entrevue au Soleil, lundi, M. Benhaim, qui a cofondé en 1988 la clinique médicale Physimed dont il assume à ce jour la présidence, a indiqué avoir reçu depuis la sortie de son livre «plusieurs dizaines» d’appels, de courriels et de messages sur les réseaux sociaux de la part de médecins désirant partager leur mauvaise expérience avec le Collège des médecins. 

«Certains d’entre eux veulent venir parler de leur histoire à visage découvert, devant la caméra [sur le Facebook de «Doc Albert»]. D’autres veulent le faire anonymement parce qu’ils craignent les représailles», a confié M. Benhaim, qui a publié dimanche soir la première de sept capsules vidéo mettant en vedette le Dr Gilles Mercier, qui y raconte ses démêlés avec le Collège des médecins pendant 23 ans. 

Le DMercier est ce gynécologue-obstétricien de l’Hôpital du Lakeshore qui a notamment été radié à deux reprises en 2012 pour avoir omis de rédiger ou de discuter ses protocoles d’intervention dans un délai raisonnable. Le Collège avait alors expliqué avoir servi des avertissements pendant plus de 10 ans au DMercier sans que la situation s’améliore. 

Âgé à l’époque de 71 ans, le Dr Mercier travaillait 90 heures par semaine et pratiquait 440 accouchements par année. Ce surplus de travail, qui s’était aggravé en 2006 après le départ de nombreux collègues, aurait expliqué en partie les faits reprochés, s’était défendu le gynécologue lors de sa comparution. La radiation du Dr Mercier avait soulevé l’indignation de nombreuses patientes enceintes, qui avaient pris la rue pour protester contre le sort réservé à leur médecin.

«La fin du silence»

Dans sa première capsule vidéo intitulée La fin du silence, le Dr Mercier souligne que ses nombreux démêlés avec le Collège ont toujours été «pour des choses administratives, jamais à propos d’une patiente», et que «c’était toujours le même personnage» qui le poursuivait. «J’ai été amené à devoir répondre à toutes sortes de choses concernant des dossiers, mon travail de chef de département […]. On m’a souvent dit que c’était une vendetta personnelle [de la part du chef du syndic], mais je n’ai jamais compris pourquoi», dit-il. 

«On devrait normalement être innocent jusqu’à preuve du contraire, mais avec eux [au Collège], on est coupable en partant», témoigne le médecin, qui a fait appel devant le Tribunal des professions à deux reprises. «Chaque fois, j’ai eu l’impression que les dés étaient pipés», confie le DMercier, selon qui le Collège a «gâché» sa vie pendant 23 ans. 

Le médecin souhaite qu’un contrôle s’exerce sur les syndics des ordres professionnels, que soit créé un genre de «syndic des syndics». «Il serait temps que le gouvernement ait l’audace de dire : c’est assez», et de mettre fin à l’immunité des syndics. Selon lui, ce qui arrive à «beaucoup de médecins» est «impensable». 

«Je pourrais citer un tas d’exemples de gens injustement punis dans mon milieu», affirme le Dr Mercier, dont le témoignage sur Facebook a récolté plusieurs messages d’appui.

Un effet «boule de neige»

Albert Benhaim croit que son livre a un effet «boule de neige». «Je l’ai écrit pour des raisons personnelles, parce qu’il y a eu atteinte à mon intégrité, d’une part, mais aussi et surtout parce que je percevais que les médecins étaient démunis, qu’ils n’avaient pas les moyens ou le courage de se dresser devant le syndic, qu’ils souffraient en silence, marqués au fer rouge», dit-il. 

«La problématique n’est pas seulement quand il y a une plainte portée au conseil de discipline, elle se situe aussi au niveau des enquêtes [il y en aurait environ 350 par année, dont 30 ou 35 déboucheraient devant devant le conseil de discipline]. Dans ces enquêtes, il y a beaucoup d’abus, de harcèlement, d’intimidation», affirme M. Benhaim. Selon lui, même si la personne est innocente, elle n’a souvent d’autre choix que de plaider coupable et d’accepter l’offre de sanction du syndic. Si elle se lève devant le Collège, sa sanction sera plus sévère, dit-il. «Quand une plainte arrive en discipline, le médecin est presque systématiquement reconnu coupable», selon lui. Et si le médecin fait appel, «ça va prendre facilement deux ans avant d’être entendu, et ça va lui coûter entre 100 000 $ et 125 000 $».

D’autres professionnels comme des notaires, des psychologues, des avocats, des vétérinaires et des optométristes auraient contacté Albert Benhaim pour lui confier avoir eux aussi vécu du harcèlement de la part du syndic de leur ordre professionnel. 

M. Benhaim réclame que les lois disciplinaires soient modifiées «de façon à ce que les syndics aient quelqu’un à qui se rapporter» et qu’ils aient eux aussi un code de déontologie «sur lequel on pourrait les juger». Il souhaite également qu’il y ait dans tous les ordres professionnels un ombudsman dédié à leurs membres.

Le Collège des médecins n’a pas souhaité commenter le sujet de ce reportage.

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PLAIDOYER DES PSYCHOLOGUES POUR LA SURVEILLANCE DU PROCESSUS DISCIPLINAIRE

En 2013, l’Association des psychologues du Québec (APQ) avait présenté un mémoire à l’attention du ministre de la Justice de l’époque, le péquiste Bertrand St-Arnaud. 

«Nous constatons, faut-il s’en étonner, que le système disciplinaire est un instrument entièrement dédié à la protection du public. À cette fin, on a accordé aux syndics d’énormes pouvoirs, et cela, sans organisme de surveillance. Mais le système professionnel n’a, semble-t-il, pas prévu la possibilité de dérapages ou de mauvaises pratiques dans l’exercice de cette fonction», écrivait l’APQ. 

L’Association plaidait l’importance d’une réforme du droit disciplinaire pour corriger les lacunes concernant l’absence de surveillance indépendante du travail des syndics «en édictant un code de déontologie qui leur serait propre et en mettant sur pied un organisme mandaté pour s’assurer de son application». 

La demande de l’APQ était restée sans suite.