Jean-Luc Boulay avoue avoir du mal à comprendre la décision du gouvernement et de la Direction de la santé publique.
Jean-Luc Boulay avoue avoir du mal à comprendre la décision du gouvernement et de la Direction de la santé publique.

Fermeture des restaurants en zone rouge: une «autre claque» pour Jean-Luc Boulay

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Depuis 42 ans, Jean-Luc Boulay tient les rênes du Saint-Amour, considéré comme l’un des fleurons gastronomiques de la capitale. À l’instar de ses collègues, l’annonce gouvernementale d’une nouvelle fermeture des salles à manger des restaurants situés en zone rouge a eu sur lui l’effet d’une «autre claque».

Lorsque Le Soleil l’a joint, mardi matin, le juge de la populaire émission Les Chefs! s’affairait dans les cuisines de son établissement du Vieux-Québec à fermer les livres pour 28 jours, à compter de mercredi soir.

«Je vous avoue que je ne suis pas trop de bonne humeur aujourd’hui», lance-t-il entre deux soupirs.

La veille, un peu comme tout le monde, il s’est installé devant son téléviseur pour se faire confirmer la nouvelle que tout le monde appréhendait. «Ç’a m’a jeté par terre. Ayayaï… ayayaï. Après l’annonce de M. Legault, j’ai passé ma soirée à téléphoner à mes cuisiniers et à mon personnel pour les soutenir. J’ai aussi appelé des collègues pour qu’on s’encourage les uns et les autres. C’est dur ce qui arrive, c’est très dur.»

Jean-Luc Boulay avoue avoir du mal à comprendre la décision du gouvernement et de la Direction de la santé publique. Dans les derniers mois, lui et son équipe du Saint-Amour se sont fait un devoir de respecter à la lettre les consignes sanitaires. Il raconte avoir même fait plus que le client en demande.

Ainsi, samedi dernier, après avoir appris qu’une de ses employés à temps partiel avait contracté le coronavirus au bar Le Sacrilège, il a immédiatement décidé de prendre les grands moyens. 

«Quatre-vingt personnes avaient réservé pour le soir. Je les ai toutes appelées pour leur dire que je fermais le restaurant. J’ai seulement rouvert quand j’ai été sûr que tous mes employés avaient reçu un test négatif. On a ensuite tout désinfecté. C’est pour vous dire à quel point je prenais à coeur les consignes de la Santé publique.»


« Ç’a m’a jeté par terre. Ayayaï… ayayaï. Après l’annonce de M. Legault, j’ai passé ma soirée à téléphoner à mes cuisiniers et à mon personnel pour les soutenir. J’ai aussi appelé des collègues pour qu’on s’encourage les uns et les autres. C’est dur ce qui arrive, c’est très dur »
Jean-Luc Boulay

Jean-Luc Boulay emploie le verbe à l’imparfait, car tous ses efforts n’ont pas permis d’éviter la fermeture. La reprise des activités, au printemps, après la première vague, avait laissé entrevoir une lueur d’espoir. Même si le Saint-Amour n’offrait plus de repas le midi en raison de la désertion des travailleurs, retenus à la maison en télétravail, et que les opérations s’étendaient seulement sur cinq soirs, il se voulait optimiste.

«On était bien partis, ça se passait bien. Malgré le manque de touristes, les Québécois étaient présents. Ça me faisait énormément plaisir (…) Mais là, tout vient de s’écrouler. On vient de recevoir une autre claque, une bonne. Je vous avoue que c’est décourageant.»

Se sent-il victime d’une forme d’injustice? «Un petit peu, oui. Une salle à manger, ce n’est pas comme un bar où les gens, un peu feeling, oublient la COVID après quelques verres (…) On n’aurait pas dû mélanger les bars, les discothèques et les salles à manger.»

C’est un peu la mort dans l’âme que Jean-Luc Boulay accueillera une quinzaine de clients, mercredi soir, pour un dernier service avant un mois, peut-être davantage. Les préparatifs de fermeture se poursuivront ensuite le lendemain. Un travail qui n’a rien d’une sinécure. Il y a tant à faire, dit-il en énumérant la fermeture des chambres froides et des frigos, l’inventaire et des aliments périssables, l’interruption de l’alimentation en gaz…

Dans le bois

Quand il pense à l’avenir, M. Boulay préfère ne pas voir trop loin. Convaincre les clients de revenir au resto va représenter un immense défi.

«Novembre est déjà un mois difficile. Pour décembre, sans les partys de bureau... L’hiver est long au Québec, avec des -30 et les tempêtes, le vent, la glace. Ça va être dur de passer à travers tout ça.»

Une fois la clé de son restaurant sous la porte, le chef partira se changer les idées à son chalet et à la chasse à l’orignal, dans le Bas-du-Fleuve. Après le printemps de toutes les incertitudes et une trop brève éclaircie estivale, il sent que cette escapade lui sera salutaire. «Une chance, sinon je serais déprimé. Ça va me faire du bien. J’ai besoin de me retrouver seul dans la forêt et de penser à autre chose.»