Ferme Chapais: il était une fois la Quarantaine animale

«J'espère de tout coeur que ce site exceptionnel sera transformé en parc.» Quand Lilian Walsh parle du domaine de la ferme Chapais, à Lévis, elle le fait avec une affection bien particulière. C'est que ce lieu serti entre fleuve et forêt a servi de décor à son enfance : elle est née sur ce qu'on a longtemps appelé la Quarantaine animale.
Bien avant que les terres et les installations de la ferme Jean-Charles-Chapais ne soient utilisées à des fins de cultures expérimentales, elles ont accueilli la première station de quarantaine animale au pays. Un lieu à l'accès restreint, que peu de gens ont eu la chance de visiter, mais qui n'a aucun secret pour Lilian Walsh.
Son père, Harold James Walsh, en était le surintendant. Comme son père, William, avant lui.
La première quarantaine animale au pays s'installe en 1876 au fort Numéro-Trois de Lévis, qui était situé en haut de la côte Tibbits (aujourd'hui appelée côte Rochette). Le gouvernement choisit de créer cette zone tampon pour accueillir les animaux importés de Grande-Bretagne par les éleveurs canadiens. On veut ainsi éviter la propagation de maladies venues d'Europe. Bovins, moutons, porcs y restent confinés 30 jours avant d'obtenir le droit de fouler les terres canadiennes et sont soumis à des tests de dépistage sous la supervision d'un vétérinaire.
Alors que la Première Guerre mondiale s'amorce, en 1914, le fort est réquisitionné pour les troupes et le gouvernement du Canada se tourne vers un autre endroit pour loger les animaux. C'est ainsi que la Quarantaine, et son personnel, déménage à l'emplacement de l'actuelle ferme Chapais, entre le boulevard de la Rive-Sud et la rue Saint-Laurent, tout au bout de la route des Îles. Le domaine s'étend sur plus de 40 hectares et descend en trois paliers vers le fleuve. Son caractère isolé en fait l'emplacement idéal pour l'usage qu'on veut en faire.
William Walsh, en tant que surintendant, a son mot à dire sur l'emplacement de sa future maison. Il repère un orme majestueux et choisit d'installer sa demeure juste à côté, s'assurant d'une vue imprenable sur le Saint-Laurent.
On aménage aussi sur le terrain une maison pour le vétérinaire et l'administration, une pour loger les personnes qui accompagnent les animaux pendant la traversée, une pour un des employés de la Quarantaine. Divers bâtiments abriteront des bovins, des moutons, des chèvres, des porcs, des chiens, mais aussi des animaux rares comme des chameaux, des antilopes, des girafes, des oiseaux exotiques et des animaux de zoo. En tout, la Quarantaine a accueilli 80 000 pensionnaires pendant ses opérations à Lévis.
Les animaux arrivent par bateau à Québec et sont amenés à la Quarantaine par train. Une attention très méticuleuse est mise pour s'assurer qu'ils ne posent la patte sur le sol canadien qu'une fois bien arrivés sur les terrains de ce qu'on appelait alors Saint-David-de-L'Auberivière. Même la gestion des déchets est pensée pour assurer la sécurité : ils sont brûlés sur les lieux, dans un incinérateur.
Quand Harold James succède à son père William comme surintendant, il y installe lui aussi sa famille qui profite du plus vaste terrain de jeu qui soit. Ski en hiver, badminton en été, l'espace ne manque pas pour s'adonner à toutes sortes d'activités.
Le printemps et l'automne, on explore le boisé qui s'étend jusqu'à la rivière à la Scie et qui abrite même une petite érablière. Et quand on veut accéder au fleuve, on n'a qu'à emprunter l'escalier de 100 marches qui aboutit sur la rue Saint-Laurent. «Les beaux conifères, le long de l'entrée, ont été plantés quand mon père était surintendant», relate avec fierté Mme Walsh.
Bien sûr, la vie familiale et les opérations de la Quarantaine sont soigneusement séparées. L'endroit où sont logés les animaux est bien clôturé et personne, hormis les employés, n'y a jamais accès. Les nouveaux pensionnaires se succèdent tout au long de la belle saison, pendant que le fleuve est navigable.
Aujourd'hui, le gouvernement fédéral veut se départir de ce domaine qui a été sous sa juridiction pendant un siècle. Lilian Walsh se désole qu'Ottawa étudie la possibilité de vendre le terrain à des promoteurs immobiliers plutôt que de le céder à la Ville de Lévis pour en faire un parc. Elle souhaiterait que tous les Lévisiens puissent profiter de ce joyau qui a toujours été près d'eux, sans pour autant être à leur portée. «Ce dont on a joui toute notre enfance, nous autres, on voudrait que tout le monde puisse en profiter et non pas seulement quelques privilégiés qui sont fortunés. Il y a là une possibilité extraordinaire.»
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1876
Le gouvernement fédéral installe une quarantaine animale au fort Numéro-Trois de Lévis, en haut de la côte Rochette.
1914
Alors que commence la Première Guerre mondiale, le fort Numéro-Trois est réquisitionné pour les troupes canadiennes et la Quarantaine déménage à Saint-David-de-L'Auberivière.
1982
La Quarantaine animale est transférée à Mirabel et, un an plus tard, le gouvernement aménage à la place une ferme expérimentale qui effectuera des recherches pour le compte d'Agriculture Canada. Elle portera le nom de Jean-Charles-Chapais en l'honneur du premier ministre de l'Agriculture du Canada et de son fils - qui portait le même nom - et qui a mené de nombreux travaux sur l'agriculture.
2012
Ottawa identifie la propriété de 40 hectares située à Lévis comme bien excédentaire dont il souhaite se départir.
2013
La Ville de Lévis signale son intérêt à acquérir le domaine «idéalement pour un montant nominal». Un intérêt renouvelé au début 2014.