Carole-Anne Gillis se sert du microscope moins souvent qu’au cours de ses études universitaires, mais il lui arrive d’avoir à identifier rapidement certains phénomènes.

Faire de Matapédia un meneur en recherche sur le saumon atlantique

Ils sont jeunes, ils vivent en région, ils ont des idées et ils affichent de l’ambition. Le Soleil est allé à la rencontre de ces «changeurs de monde». 2e de 5

Présentation

NOM : Carole-Anne Gillis

ÂGE : 31 ans

LIEU : Matapédia, Gaspésie

Réalisation : Obtention le 28 novembre d’un doctorat en biologie. Directrice scientifique du Conseil de gestion du bassin versant de la rivière Restigouche

Prochain projet : Attirer à Matapédia, ou tout près, des projets de recherche et d’autres chercheurs sur les salmonidés

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Le saumon fait partie de la vie de la biologiste Carole-Anne Gillis depuis sa naissance. Son père Harold était guide de pêche sur la Restigouche, l’une des rivières à saumon les plus réputées au monde, une rivière passant devant la maison familiale du chemin Riverside, en périphérie de Matapédia.

Il est singulier de faire d’un village de 700 personnes un carrefour de la connaissance sur le saumon atlantique, mais Carole-Anne et ses employeurs y arrivent. C’est pourtant avec d’autres espèces en tête qu’elle a entamé ses études universitaires à Rimouski, en 2006.

«Je m’en allais pour étudier quelque chose de plus sexy, de plus gros, comme l’orignal, ou la panthère! Mais dès la minute où j’ai su qu’il y avait quelque chose qui affectait la rivière, je devais m’en aller vers ça», raconte Mme Gillis, aujourd’hui directrice scientifique du Conseil de gestion du bassin versant de la rivière Restigouche.

Ce «quelque chose», c’était l’apparition de l’algue «didymo», ou didymosphenia geminata, qui recouvre parfois une partie du fond des rivières. C’était à l’été 2006 sur la rivière Matapédia, le plus célèbre affluent de la dizaine que compte la Restigouche. Le confluent de ces deux cours d’eau est précisément localisé dans son village.

L’appel a été fort; elle a fait de cette algue son sujet d’étude, jusqu’au doctorat! Sa thèse porte sur le saumon atlantique et la didymo. L’occurrence de 2006 avait créé une commotion chez les gestionnaires de rivières.

«J’avais tellement de questions. J’ai utilisé plein de méthodes de recherche, des isotopes stables, en chimie de l’eau, la paléolimnologie, c’est-à-dire la recherche de fossiles en eau douce. C’est comme ça que j’ai trouvé que la didymo était là avant 2006 dans la Matapédia. Elle était là au début des années 70, selon le carottage [une technique géologique] effectué», dit-elle.

Depuis 2006, elle a échangé avec bien des experts dans le monde.

«C’était rafraîchissant. On a développé un melting pot de ce qu’on savait. On a fait une assise, un canevas de base. J’ai contacté d’autres chercheurs du Colorado, de Vancouver, de Nouvelle-Zélande. On a développé une dynamique, des facteurs de contrôle. Personne n’avait regardé l’impact sur le saumon atlantique. Personne n’avait publié de document scientifique à ce sujet, ici», souligne-t-elle.

Des impacts concrets

Ce travail commun a permis de réaliser que l’algue «n’affecte pas le saumon directement. Elle affecte les proies et, indirectement, la croissance», dit-elle en parlant des saumons juvéniles. «Les changements climatiques favorisent la didymo à cause des extrêmes, comme une débâcle plus tôt au printemps et une eau basse et froide l’été. Ça arrive rarement, quand même. Elle prolifère aussi dans les conditions où il n’y a pas de nutriments […]. On a remarqué davantage de dépôt d’azote atmosphérique, une conséquence des gaz à effet de serre.»

Carole-Anne s’émerveille devant la capacité d’adaptation du saumon. «[Il] a un comportement plastique. Il change son comportement alimentaire pour s’adapter à la didymo. L’algue peut occuper 100 % de la rivière sur deux kilomètres, et rien ailleurs. Alors, le saumon se déplace.»

Au travail, elle met souvent l’accent sur l’habitat des juvéniles. «De l’œuf à l’adulte, c’est le seul environnement qu’on peut contrôler.»

L’étude du saumon dépasse l’observation du gros poisson des pêcheurs sportifs. Carole-Anne Gillis et les étudiants de maîtrise pour lesquels elle supervise la recherche se servent d’un éventail de données technologiques, fournies notamment par un hélicoptère avec caméra optique haute définition, un lecteur infrarouge ou un drone observant des nids de cormorans. Des suivis télémétriques sont aussi réalisés.

«Ces accumulations de données font de la Restigouche un terrain de recherche convoité […] C’est une boucle infinie de connaissances. C’est stimulant et c’est utile à l’échelle régionale. On est en avance partout. C’est bien d’être à l’avant-garde.»

Carole-Anne Gillis est retournée travailler à Matapédia, à un jet de pierre du confluent des rivières Matapédia et Restigouche, un lieu mythique pour le saumon. Son bureau est toutefois assez mobile, en raison de l’éventail de ses employeurs.

De retour à sa rivière

Le saumon de la Restigouche et de ses tributaires gaspésiens et néo-brunswickois quitte à trois ans son environnement pour un long périple dans le golfe Saint-Laurent et l’océan Atlantique. Puis il revient. Carole-Anne Gillis a fait un retour similaire après ses études à Rimouski et à l’Institut national de recherche scientifique, à Québec.

Boursière du Fonds Gérard-D.-Lévesque en 2011 pour son dossier d’études supérieures, elle exprimait déjà son désir de revenir en Gaspésie. David Leblanc, directeur du Conseil de gestion du bassin versant de la rivière Restigouche, a saisi le message.

Une initiative

«Il fallait créer un poste pour la recruter. On s’est mis en équipe, quatre groupes de gestion de bassins versants, dont deux groupes autochtones, et la Fédération du saumon atlantique. Les autochtones ont dit oui immédiatement», note M. Leblanc, ravi d’une initiative ayant éclos en 2014.

Mme Gillis se félicite de son choix quotidiennement. «Être travailleuse autonome, c’est l’équilibre de gérer son temps. Ils [les cinq employeurs] voudraient que je passe plus de temps avec chacun. C’est donc aussi une gestion des attentes. Je vois passer des emplois régulièrement dans des ministères, mais si j’avais dit oui, je serais dans un cubicule au gouvernement. Je ne voulais pas ça.

«Je fais un peu de recherche, je supervise et je révise des projets de recherche. J’essaie d’attirer des étudiants à faire des projets de recherche ici. C’est très stimulant», conclut-elle.