Le bateau pourrait dater du milieu du XIXe siècle.
Le bateau pourrait dater du milieu du XIXe siècle.

Étonnante épave découverte devant l’Isle-aux-Coudres

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
«Si cette épave-là avait été dans 20 pieds d’eau (6 m), on ne verrait probablement rien d’autre qu’un tas de vase. Mais là, elle est sur un fond rocheux et les artéfacts sont déposés dessus comme si le bateau avait coulé il y a à peine 10 ans.»

C’est pourtant loin d’être un yacht presque neuf que l’équipe de Sébastien Pelletier, du groupe Plongeurs d’épaves techniques du Québec, a découvert dans le fleuve cet été, à la hauteur de l’Isle-aux-Coudres. La structure en bois, les chiffres romains sur la poupe pour indiquer le tirant d’eau (plutôt que des chiffres arabes comme aujourd’hui), les bouteilles dont la forme et l’intérieur foncé suggèrent qu’elles ont pu être des encriers, tout cela lui fait croire que le bateau pourrait dater de quelque chose comme le milieu du XIXe siècle. Cela reste encore à valider, mais cela pourrait suffire à en faire une épave patrimoniale.

Et par-dessus tout, précise M. Pelletier, «c’est l’état de préservation qui est assez impressionnant. Oui, il y a des moules zébrées un peu partout, mais le bois est relativement intact à cause des conditions quasi anoxiques [ndlr : sans oxygène] qu’il y a au fond et parce qu’on est en eau encore peu salée, donc il n’y a pas de ces vers marins qui vont manger le bois. Il y a même des barils qui sont encore alignés sur le pont, mais on n’y a pas touché parce qu’il aurait fallu altérer l’épave et que ça nous aurait pris un permis [de fouilles archéologiques]».

Un peu partout sur le site, les plongeurs ont facilement trouvé toutes sortes d’objets, dont des centaines de pipes en argile. «Vous savez, quand on plonge sur l’Empress [of Ireland, un paquebot qui a coulé devant Rimouski en 1914 et qui est maintenant une destination prisée des plongeurs, ndlr], il faudrait creuser dans la vase pour trouver le moindre artéfact. Mais là, on était estomaqué d’en voir autant sans même avoir à fouiller», dit M. Pelletier.

La suite du dossier est désormais entre les mains du ministère de la Culture, qui devra décider s’il classe l’épave comme «patrimoniale» ou non. Chose certaine, c’est que si des fouilles en bonne et due forme sont éventuellement effectuées sur place, elles ne seront pas faciles à faire. Le bateau lui-même n’est pas très grand, mesurant un peu plus de 22 mètres de long, mais il se trouve à plus de 40 mètres de fond dans une zone qui se prête très mal à la plongée. Les courants et les marées empêchent d’y plonger longtemps, et «il est hors de question de plonger là sans avoir un grappin sur l’épave», dit M. Pelletier — ce qui n’est pas facile à réussir compte tenu de la taille de la chose dans l’immensité du fleuve.

Un peu partout sur le site, les plongeurs ont facilement trouvé toutes sortes d’objets, dont des centaines de pipes en argile.

Ce sont des cartes bathymétriques réalisées au «scanner» par le fédéral en 2007 qui ont révélé l’existence de cette épave. «On avait parlé à des habitants de la place, qui nous avaient dit que c’était une barge des années 50 ou 60 qui était là, mais on a tout de suite vu que ce n’était pas ça du tout. Le bateau n’était pas en acier, mais en bois, il y avait la base d’un imposant mât, et juste à côté de l’endroit où le grappin s’était accroché, il y avait une grosse ancre de 2,5 mètres environ, et une autre juste à côté qui n’était pas attachée, donc qui devait servir d’ancre de rechange», relate M. Pelletier.

«Ce n’est pas facile de plonger dans le secteur de l’Isle-aux-Coudres, les premières fois qu’on est allé, on s’est fait brasser pas mal, se souvient-il. Mais on a fini par trouver la bonne recette, et on a été chanceux d’être capable de grappiner l’épave rapidement. L’eau est très froide à cet endroit, au maximum 4 ou 5°C, et c’est un milieu très obscur : en bas de 20-25 mètres, on tombe dans le noir complet, alors ça prend de l’équipement. Et même bien équipé, on n’avait pas eu plus de 2 mètres de visibilité pendant cette expédition-là, parce que c’est dans le bouchon vaseux du Saint-Laurent.»

Les «bouchons vaseux» sont des zones que l’on trouve dans nombre d’estuaires du monde où la rencontre des courants et des marées, des eaux douces et salées, crée un milieu qui concentre les matières en suspension. Dans le fleuve, cette zone s’étend grosso modo entre l’île d’Orléans et l’Isle-aux-Coudres [https://bit.ly/2Gn2cB3].

«C’est la première fois qu’on doit contacter le Ministère de la Culture pour signaler une épave d’avant 1945, année qui sert de démarcation un peu arbitraire entre ce qui est considéré comme potentiellement patrimonial ou non, dit M. Pelletier. Mais l’état de préservation est vraiment exceptionnel. D’habitude, ce qu’on trouve, c’est des tas de planches!»

Précision : une version antérieure de ce texte a été corrigée pour mentionner que l'eau à la hauteur de l'Isle-aux-Coudres est légèrement salée — pas assez pour que des vers marins y vivent, mais techniquement elle n'est plus «douce» non plus.