Eric Girard, ministre des finances, dans le cadre d’un entretien avec Le Soleil.

Eric Girard, le gardien des finances

On le dit bon joueur de hockey. Il a pourtant développé ses habiletés d’attaquant sur le tard, après avoir été gardien de but jusqu’à l’âge de 13 ou 14 ans. Il a protégé le même filet qu’un certain Patrick Roy. À la veille de dévoiler un deuxième budget annuel du Québec de près de 120 milliards $ à titre de ministre des Finances, mardi, Eric Girard se montre plus que jamais convaincu. «J’ai bien fait de devenir économiste financier... et lui gardien de but!»

Cela a duré la moitié d’un été. «Patrick est un an plus vieux. J’ai joué au baseball avec son frère, Stéphane. J’étais meilleur au baseball! L’École de hockey de Sainte-Foy, c’était une ligue estivale où on jouait pendant six semaines. C’était tout notre été : on faisait juste jouer au baseball et au hockey», raconte M. Girard.

Ministre des Finances du Québec depuis 15 mois à bord du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), l’homme de 53 ans a reçu Le Soleil dans ses nouveaux bureaux du boulevard Charest, voisins du journal. Ça sent encore le neuf. La rénovation du siège du ministère des Finances, édifice patrimonial en coin situé de biais avec le Château Frontenac, prendra au moins quatre ans.

Journaliste et photographe ont été assermentés pour qu’ils ne dévoilent aucun secret du budget, à moins d’y avoir été autorisés. Peine perdue, d’un côté comme de l’autre.

«Ce sera le budget de l’environnement. Mon collègue ministre de l’Environnement dévoilera bientôt un plan de lutte aux changements climatiques et, pour ça, ça lui prend des moyens. Aussi : santé, éducation, économie», énumère-t-il, muet sur les détails.

De sa fenêtre du huitième étage, il aperçoit les toits de la haute-ville de Québec et le sommet de la tour de la Banque Nationale. Entreprise où il a œuvré durant 24 ans, à Montréal, se hissant jusqu’au poste névralgique de trésorier.

«Le trésorier, c’est le cerveau financier de la banque, explique-t-il. J’étais responsable du capital, de la liquidité, du risque, du taux d’intérêt, de la caisse de retraite, de la réglementation. C’est central.»

Rôles insoupçonnés

De là, il se sentait pleinement compétent pour chausser les grands souliers que lui a tendus le premier ministre fraîchement élu, François Legault, un soir d’octobre 2018.

«Je m’attendais à être ministre des Finances, c’est ça qui m’intéressait. Mais je ne savais pas que le ministre des Finances est aussi responsable de la SAQ, de la SQDC, de Loto-Québec, la Caisse de dépôt, ça, je le savais, de Retraite Québec, de Revenu Québec et de l’AMF!

«Je pensais qu’il y avait le budget, la mise à jour, la Caisse de dépôt, qui a quand même un conseil d’administration et un pdg. Mais je n’avais pas réalisé qu’il y a tout le reste! Les responsabilités sont beaucoup plus larges et transversales que j’avais anticipé. Je suis aussi impliqué dans pas mal tous les dossiers du gouvernement, pour l’argent. Je n’avais pas prévu être ministre responsable de la région de Laval non plus!» s’esclaffe le député de Groulx, circonscription des Basses-Laurentides englobant les villes de Boisbriand, Rosemère et Sainte-Thérèse.

Son ancien patron, Louis Vachon, président et chef de la direction de la Banque Nationale du Canada depuis 2007, estime que le banquier Girard avait tout pour devenir le ministre des Finances Girard.

«Eric est très, très rigoureux, structuré, organisé. Un vrai passionné de la finance et de l’économie. La différence, c’est qu’il est un financier qui s’intéresse à la politique, à l’inverse d’un politicien qui s’intéresse à la finance. La première catégorie est très rare! Je confirme que ce n’est pas commun, mais il n’était pas perçu comme un extraterrestre non plus», affirme celui qui connaît M. Girard depuis plus de 30 ans, avant même son entrée à la Banque Nationale.

Être «connu personnellement des agences de notation partout sur la planète» en faisait un candidat «extrêmement qualifié pour devenir ministre des Finances», continue M. Vachon.

«Et il a un bon sens de l’humour! Des journées où le marché bouge beaucoup, il faut garder son sens de l’humour et ne pas trop paniquer. Il est passé à travers le 11 septembre, la crise de 2008... Il a navigué à travers plusieurs crashs et a démontré qu’il avait les nerfs solides, une grande qualité en situation de leadership», souligne le numéro un de la Banque Nationale.

Les deux hommes se sont rencontrés en 1989, quand M. Girard était stagiaire chez Trizec, où travaillait la conjointe de M. Vachon.

«Les Bronfman et les Reichmann avaient cette compagnie propriétaire de la Place Ville-Marie, à Montréal, mais aussi de Place Québec, à Québec», évoque le ministre.

«Quand je suis entré, il y avait des projets pour construire des tours partout! Mais il y a eu la crise de l’immobilier en 1990. Quand je suis parti, quatre ans plus tard, tout ce qu’on avait fait, c’était l’agrandissement du Centre des congrès de Québec. Un bon contrat du gouvernement, parce qu’il n’y avait plus que le gouvernement qui donnait des contrats en période difficile», se remémore-t-il de ce tremplin vers un an à la Banque du Canada, avant la Banque Nationale.

Mulroney, Bouchard

Né à Sept-Îles, Eric Girard a grandi à Sainte-Foy, paroisse Saint-Louis-de-France.

Le garçon de 10 ans était au Colisée de Québec, au printemps 1977, quand les Nordiques ont soulevé la Coupe Avco, emblème de la suprématie de la défunte Association mondiale de hockey. Deux ans plus tard, il a vu Réal «Buddy» Cloutier réaliser son fameux tour du chapeau en une période lors du premier match des Nordiques dans la Ligue nationale, dans l’amphithéâtre de Limoilou.

Maman était psychopédagogue. Elle a mené la première classe de francisation d’immigrés colombiens à Québec, dans les années 1970, et a fondé l’école alternative Ressources.

Papa était juriste, bouclant sa carrière comme juge administratif au Tribunal du travail. Il a étudié le droit à l’Université Laval au tournant de la décennie 1960, dans les mêmes années que Brian Mulroney et Lucien Bouchard.

Ses parents habitent près des Plaines et suivent de près les activités de leur illustre fils. «Mon père me parle de mes commissions parlementaires, qu’il regarde, et ma mère me parle d’éducation», confie M. Girard.

«Quand je me suis présenté en 2015, pour le Parti conservateur, Brian Mulroney est venu m’appuyer, parce qu’il connaît mon père et que je travaillais avec son fils. M. Mulroney n’était pas en bons termes avec M. Harper, alors qu’il sorte pour un candidat, c’était quelque chose. Et l’été dernier, j’ai soupé avec mon père et M. Bouchard, qui viennent tous les deux de Jonquière. Les histoires ne manquaient pas...»

Sa candidature aux élections fédérales de 2015, dans la circonscription de Lac-Saint-Louis, tenait beaucoup plus de l’approbation économique que sociale au parti de Stephen Harper, précise M. Girard.

«Je pensais à faire de la politique depuis l’école secondaire. Ç’a été une belle expérience, mais j’ai été battu à plate couture! Il n’y a eu aucun député conservateur sur l’île de Montréal depuis Bob Layton [1984-1993], le père de Jack Layton.

«Il y avait trois comtés que les conservateurs avaient une chance de gagner et, dans ma naïveté, je pensais être le premier. Mais à un moment donné, tu sais que tu vas perdre et que ton parti ne formera pas le gouvernement», relate celui qui a vu le libéral Francis Scarpaleggia l’emporter par plus de 29 000 voix et obtenir un cinquième mandat consécutif. Il en est à son sixième.

Papa consultant

Partie remise en 2018, quand la CAQ et François Legault l’ont recruté.

«Mes enfants ont 19 et 18 ans», c’était l’anniversaire de sa fille le jour de l’entrevue. «C’est un âge idéal. Ils ont moins besoin d’un père présent et plus d’un père conseiller. Ils n’ont plus besoin que j’aille les reconduire aux entraînements de hockey ou de volleyball, n’ont plus besoin que je m’assoie à côté d’eux pour faire leur devoir. Le timing est bon», constate celui qui a coaché ses enfants au hockey et au baseball.

Il ne peut prédire si l’un ou l’autre suivra ses traces politiques, mais fiston est président de l’Association des étudiants au collégial de Jean-de-Brébeuf, à Montréal.

La marotte du ministre consiste à vouloir rattraper le retard économique qu’accuse le Québec sur la moyenne canadienne. Pour ce faire, il compte hausser le taux de diplomation, surtout chez les garçons francophones, qui tirent de la patte.

Ce sera dans son budget de mardi. Et tout le reste sur lequel son équipe et lui ont planché dans les dernières semaines, une quinzaine d’heures par jour, sept jours par semaine.

Ce qui ne l’a pas empêché de continuer à faire du sport quatre fois par semaine, ainsi que de laver la vaisselle à la maison.

«On est ministre des Finances 24 heures sur 24, mais chez nous, ma job, c’est la vaisselle. Ma femme cuisine. Je me suis mis une télé sur le bord du lavabo et j’aime bien regarder une période de hockey en lavant mes chaudrons», conclut celui qui a trouvé auprès du premier ministre Legault une nouvelle cible pour railler les déboires du Canadien, son ex-patron, M. Vachon, étant membre du conseil d’administration du Tricolore.

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LA MALÉDICTION DE CASSEAU

Sur cette photo de 1975 de l’École estivale de hockey de Sainte-Foy, l’autre gardien à côté de Patrick Roy, à gauche, c’est le jeune Eric Girard, huit ans, futur ministre des Finances. Derrière, on voit le frère de Patrick, Stéphane Roy, portant le «C» du capitaine, et le grand à l’arrière, avec le «A» de l’adjoint, est l’ancien joueur de football devenu analyste télé Pierre Vercheval. Le visage de Patrick Roy a été encadré dans sa biographie, le livre <em>Le Guerrier, </em>écrit par son père.

Même s’il vient de Québec, Eric Girard n’a étudié que trois jours à l’Université Laval, en actuariat. Avant d’abandonner. «La troisième journée, le doyen est venu expliquer ce que fait un actuaire et je suis parti chez nous! Je me suis dit : “C’est pas vrai que je vais calculer des primes d’assurance toute ma vie!”» rigole-t-il. L’année suivante, il est parti faire son baccalauréat en économie et finances à l’Université McGill, institution anglophone montréalaise. «J’avais appris l’anglais en écoutant les matchs des Red Sox de Boston à WPTZ-Burlington, à la télé américaine. C’était les années où les Red Sox étaient extrêmement puissants, mais ne gagnaient jamais à cause de la malédiction de Babe Ruth», continue ce grand amateur de baseball, qui a été un voltigeur de gauche redoutable. La disette bostonienne a duré 86 ans. Partisan invétéré des défunts Nordiques de Québec, M. Girard se demande si le Canadien de Montréal ne vit pas aussi une malédiction d’avoir échangé Patrick Roy. Le CH n’a pas soulevé la Coupe Stanley depuis 27 ans. «J’ai vécu plus longtemps à Montréal qu’à Québec dans ma vie, donc on peut dire que je suis plus Montréalais que de Québec. Sauf pour une chose : je ne me suis jamais converti au Canadien!»  

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DIRECTEUR PARLEMENTAIRE DU BUDGET: PAS LE TEMPS!

François Legault l’a réclamé dans l’opposition, Québec solidaire a ranimé l’idée et Simon Jolin-Barrette l’a inclus dans son projet de réforme parlementaire, présenté en février. L’Assemblée nationale aura son directeur parlementaire du budget, mais quand? Le ministre des Finances prendra-t-il l’initiative pour accélérer le processus? «Je vais vous donner un aperçu de mon agenda législatif. Outre le budget et les crédits, je dois faire un omnibus fiscal, le projet de loi 42, qui compte 12 sections à adopter. On a fait 10 heures d’étude sur la section 1 et elle n’est pas adoptée encore. Ensuite, j’ai l’omnibus budgétaire, projet de loi 41, qui inclut les lois des deux derniers budgets du gouvernement précédent et de mon premier budget. Puis, j’ai le projet de loi 53 sur les agences de crédit. On est la dernière province à le faire, faut au moins avoir la meilleure loi. Il y a aussi la loi sur les régimes de retraite à prestations cibles, que j’ai annoncée, mais pas déposée. Vous me demandez si je souhaite ajouter à mon agenda législatif? La réponse honnête, c’est non», répond Eric Girard.