Un quartier dévasté de Fort McMurray photographié le 19 avril.

Un an après l'enfer, la douleur est vive à Fort McMurray

Quelques flocons tardifs volent sur Fort McMurray, où l'éclat des derniers amas de neige contraste avec le noir ébène des arbres calcinés il y a un an par l'incendie le plus destructeur de l'histoire du Canada.
La forêt verdoyante a laissé sa place à des troncs calcinés.
«Tant que vous n'avez pas tout perdu, vous ne réalisez pas». Steven Menard, 53 ans, tient les restes noircis des premiers patins à glace de son petit-fils, un des rares souvenirs sortis des décombres de sa maison.
Le 1er mai 2016, un feu de broussailles aux abords de la ville pétrolière de l'Ouest canadien s'est transformé en un gigantesque brasier qui a dévoré pendant deux mois près de 600 000 hectares de forêt et jeté sur les routes près de 100 000 personnes.
Steven Menard est arrivé adolescent à Fort McMurray. Sur les hauteurs de la ville, la partie du quartier d'Abasand où se trouvait sa maison n'est plus qu'un champ de ruines. Les rares demeures épargnées côtoient les arrivées d'eau dardant de la terre brûlée.
Certains quartiers ont été complètement rasés.
«Je pleure encore chaque jour», avoue-t-il à l'AFP. Malgré son optimisme, il craint que ses souvenirs cauchemardesques ne reviennent le hanter après son emménagement prévu cet été. Mais «Fort McMurray a besoin de gens qui construisent, pas de gens qui se plaignent».
«Nous devons garder une attitude positive», souligne celui qui, avec l'aide de son beau-fils, reconstruit depuis novembre sa maison sur les ruines calcinées de l'ancienne. Dès l'aube, il s'acharne et travaille «jusqu'au soir, peu importe la météo».
Il a perdu près de 20 kilos depuis le début des travaux en novembre 2016. «C'est thérapeutiquex, confie l'ancien commercial amusé, en comparant son visage aminci par le régime de bâtisseur avec des photos d'avant.
«Pas question de partir», pour Steven Menard. «Je n'allais pas terminer l'histoire comme ça. Nous partirons quand nous le voudrons et pas quand la nature l'aura décidé», dit-il sans idée néanmoins de son propre avenir une fois sa maison achevée.
Avec l'arrivée du printemps, plusieurs de ses voisins viennent observer l'avancement des travaux de leur propre maison. «Nous sommes en train de remettre notre quartier sur pied», se réjouit-il. «La terre dévastée redeviendra verte».
Bilal Abbas a passé toute sa vie à Fort McMurray. Le giganteste feu de forêt a tout changé, l'an dernier.
Scies et marteaux
Ailleurs en ville, le bruit omniprésent des machines des dizaines de chantiers se mêle aux sons des scies électriques et des coups de marteaux.
En dépit des efforts déployés par les autorités et les habitants de Fort McMurray, une année n'a pas suffi pour gommer les balafres laissées par la catastrophe.
Bilal Abbas, employé d'une entreprise pétrolière de 38 ans, a vu sa maison détruite en fuyant avec sa fille et sa femme enceinte vers le sud. «J'aurais aimé que ma deuxième fille naisse ici comme moi», raconte-t-il avec un sourire trahissant le regret.
Près de 100 000 personnes ont évacué en toute hâte la ville en proie aux flammes, entassant ce qu'ils pouvaient dans leur voiture et laissant des pans de leur vie derrière eux.
Melissa Blake, maire de Fort McMurray, estime qu'un an après, environ 15 000 personnes ne sont toujours pas revenues.
La chute du prix du pétrole, moteur de la ville, et une reconstruction encore longue et coûteuse en font hésiter plus d'un à revenir sans promesse d'un avenir meilleur.
«Beaucoup de gens préfèrent prendre l'argent de l'assurance et vendre leur terrain pour s'installer ailleurs à cause de l'incertitude et de la peur de l'inconnu à Fort McMurray», explique Bilal Abbas.
La reconstruction prend du temps, mais certains quartiers commencent à reprendre forme.
Autour de lui, quelques ossatures en bois des maisons en construction rompent le chapelet des nombreuses parcelles vides dans le quartier de Waterways, où 8 maisons sur 10 ont été réduites en cendre.
«Les investisseurs n'ont pas confiance en l'avenir ici. Tout est à vendre, mais peu de gens veulent acheter», déplore Bilal.
Malgré des loyers élevés et un avenir professionnel incertain à Fort McMurray, il a décidé avec son épouse de revenir et loue un logement en espérant pouvoir reconstruire leur maison.
«Même si j'avais cherché à m'installer ailleurs, ma femme n'aurait jamais voulu», plaisante-t-il en jetant un regard complice avec Lina, 27 ans, qui joue avec leurs deux filles de 6 ans et de 10 mois dans le salon.
«Nous aimons trop cet endroit pour le quitter».
L'incendie de mai dernier avait détruit environ 10 % des bâtiments de Fort McMurray.
Deux mois de cauchemar
Voici les principaux épisodes de la plus grande catastrophe naturelle du Canada:
• 1er mai 2016: Accidentellement, un feu de broussailles se déclare près de Fort McMurray, ville pétrolière à 400 km au nord d'Edmonton, capitale de l'Alberta (ouest).
• 2 mai: Premières évacuations pour 500 personnes. Le feu est alors à 1 km de la ville.
• 3 mai: Les flammes gagnent les quartiers nord de la ville. Un avis d'«évacuation obligatoire» est émis pour 30 000 personnes à 15h. À 18h00, la mairie lance une alerte générale, intimant à tous les habitants de fuir immédiatement, quelques centaines de maisons ayant déjà brûlé.
• 5 mai: Un pont aérien est organisé pour évacuer 8 000 personnes coincées au nord de la ville.
• 6 mai: Escortés par groupes de 50 véhicules, 17 000 automobilistes pris au piège à 30 km au nord sont évacués en 4 jours par l'unique route traversant la ville vers le sud.
• 9 mai: «Un miracle d'avoir pu sortir la population entière» en seulement quelques heures, dit la Première ministre de l'Alberta, Rachel Notley. Seules deux victimes sont à déplorer dans un accident routier lors de l'évacuation.
• 13 mai: Critiqué de toutes parts, le Premier ministre Justin Trudeau va à Fort McMurray. La colère gronde parmi les milliers de sinistrés dans des centres d'accueil de fortune parfois à plus de 400 km de la ville.
• 17 mai: Une base de vie des travailleurs du pétrole avec 665 logements est brûlée, 18 autres sont évacuées dans un rayon de 50 km au nord de Fort McMurray.
• 19 mai: le feu de forêt a gagné la province voisine de Saskatchewan, à 80 km à l'est de Fort McMurray.
• 24 mai: Début du retour des employés des compagnies pétrolières. L'extraction avait été suspendue ou ralentie.
• 1er juin: un mois après le déclenchement de l'incendie, les premiers habitants regagnent leur domicile.
• 6 juin: Reprise de la production chez Suncor, premier groupe pétrolier canadien.
• 4 juillet: les pompiers annoncent que le feu est maîtrisé après avoir brûlé 5.890 km2 et 2.574 logements.
• 7 juillet: Les assureurs ont reçu 32 000 demandes d'indemnisation pour un total de 3,7 milliards $, un record pour une catastrophe naturelle au Canada.