Philippe Dufour et Chantal Leblanc, de la CAPSA, expliquent que la tourbière est demeurée presque intouchée par l'homme depuis la dernière glaciation.

Secrets bien gardés: une tourbière aux allures de bout du monde

Loin des regards et bien à l'abri des bruits de la ville subsiste, quelque part à Saint-Raymond, un vaste territoire aux allures de bout du monde. À moins qu'il ne s'agisse de la destination choisie par une quelconque machine à remonter dans le temps, ouvrant aux hommes d'aujourd'hui une extraordinaire fenêtre sur la préhistoire.
<p>Piquées dans le sol spongieux, des plantes rares telle l'habénaire à gorge frangée peuvent être observées.</p>
Mystérieux, le site de la tourbière Chute-Panet l'est assurément, et avant même qu'on y ait posé le pied. L'accès à l'aire naturelle née du retrait de la mer de Champlain est en effet si bien caché derrière le salon de quilles et les terrains de tennis de la municipalité, aux abords de la route 365, qu'elle n'attire pas les foules.
Après avoir repéré une première pancarte fixée sur les entrelacs du treillis qui entoure les surfaces de jeu, nous voilà rassurés quant à la proximité de notre destination. Ne reste plus qu'à longer, côté nord, l'enclos vert forêt pour atteindre les portes du fameux univers secret, portes qu'annonce une structure de bois exhibant quelques panneaux d'interprétation.
Comme si le trésor sur le point d'être découvert devait se mériter, un obstacle de taille - le seul en fait - se présente dès le départ à l'explorateur qui s'avance, impatient d'entreprendre sa marche. Une pente abrupte, mais gravelée commande une progression lente et mesurée.
Devant le paysage qui s'offre à la vue, bien vite on aura oublié cette descente, somme toute moins difficile que prévu. Les sens en éveil, on s'engage sur la passerelle, se rappelant avoir lu que la tourbière est demeurée presque intouchée par l'homme depuis la dernière glaciation et qu'elle est alimentée par 8000 ans d'eau de pluie.
Mares, plantes et oiseaux
Ici, de petites mares parfois très profondes - il y en a une quarantaine sur les 251 hectares couverts par cet environnement exceptionnel -, là, des peuplements de conifères qui plongent leurs racines dans l'épaisse couche de sphaigne... partout, cette vie qui se perpétue dans un écosystème complexe. Piquées dans le sol spongieux, on aperçoit quelques plantes rares telle l'habénaire à gorge frangée. Prévoyant, on se sera muni d'un appareil-photo pour rapporter chez soi l'image de la fragile orchidée. Et pourquoi pas aussi quelques clichés de la sauvagine qui abonde dans cet habitat faunique protégé.
Les oiseaux, dont les chants prédominent à l'oreille du randonneur, sont effectivement nombreux à s'ébrouer non loin du trottoir de bois. On apprend qu'environ 70 espèces ont officiellement été répertoriées sur le site, mais qu'il pourrait, dans les faits, y en avoir près de 200.
Une nature généreuse permettra également au marcheur attentif et patient de distinguer, tapi dans l'ombre du sous-bois, un cerf, un lièvre, un renard, un lynx ou un ours noir. Tout à sa contemplation, il s'imprégnera des effluves pénétrants de résineux et de mousse, complétés par l'odeur subtile des fougères dont l'impressionnante dimension évoque l'ère des dinosaures.
Sans quitter la passerelle, le goûteur, lui, se laissera tenter par les bleuets sauvages, le thé du Labrador, et le printemps venu, par les têtes de violon. Sur sa route, une affiche le renseignera d'ailleurs sur la façon de consommer les plantes que recèle la tourbière d'un type peu commun.
La balade de 1250 mètres tire à sa fin. Étonnamment, les insectes piqueurs n'auront pas été trop voraces, mais mieux vaut garder son chasse-moustiques à portée de main. L'expérience vaudra certainement la peine d'être renouvelée l'automne, l'hiver ou le printemps... ou avec Fido, à condition bien sûr qu'il soit tenu en laisse! www.capsa-org.com (un autoguide pour préparer sa visite est disponible dans le site)
Projets futurs
La tourbière porte le nom de la terrasse sur laquelle elle est située, qui, elle, tire son appellation du village de Chute-Panet, fondé en 1831 par le sieur Bernard Antoine Panet. En 2001, la Ville de Saint-Raymond fait l'acquisition de 64 des 251 hectares de ce milieu unique et garantit leur préservation à long terme.
Plus de 10 ans de travaux de mise en valeur seront par la suite nécessaires pour rendre le secteur accessible, travaux qu'orchestrera la CAPSA, un organisme de bassin versant. Si d'aucuns souhaitent maintenant une prolongation de la passerelle, le directeur général de l'organisme, Philippe Dufour, émet des réserves. «Il faut éviter de perturber l'écosystème avec une présence humaine sur un plus vaste territoire et considérer la question des coûts», justifie-t-il.
À l'hiver 2015, un sentier de raquette balisé pourrait toutefois voir le jour sur le tracé actuel. «Nous songeons également à relier la tourbière au débarcadère Saint-Hubert du parc riverain de la rivière Sainte-Anne et organiser des visites guidées», complète-t-il. Aire de détente, le lieu représente aussi une aire de recherche.
Grâce à l'extraordinaire capacité de préservation de la tourbe, des scientifiques y recueillent, pour les étudier, des échantillons de pollens, de plantes ou d'insectes morts il y a plusieurs milliers d'années.