Réduction des pesticides: qu'est-ce qui bloque?

La réduction des pesticides est un bien drôle de cas. Tout le monde s’entend sur l’objectif. Les fermiers n’aiment pas plus qu’il faut mettre des produits chimiques sur leurs terres. L’opinion publique s’en inquiète beaucoup, tant pour la santé que pour l’environnement. Les ministères impliqués conviennent sans mal qu’il faut limiter le plus possible les épandages. La science a identifié de nombreuses alternatives pour remplacer ces produits chimiques. Et cette belle unanimité nous a mené à… À pas grand-chose, en fait : les pesticides sont toujours autant utilisés qu’avant, sinon davantage.

À la fin des années 2000, pour chaque hectare de terre consacré à la production végétale, il se vendait au Québec 1,6 kilogramme d’«ingrédients actifs» (l’ingrédient d’un pesticide qui «fait le travail», en quelque sorte) en moyenne, d’après le plus récent Bilan des ventes de pesticides du ministère de l’Environnement. Dix ans d’unanimité et d’efforts anti-pesticides plus tard, en 2017, on en était à… 1,9 kg/ha — ce qui était moins qu’un sommet de 2,2 kg/ha atteint en 2014, mais quand même plus que dans les années 2000.

Alors qu’est-ce qui accroche? Si tout le monde est d’accord sur l’objectif, pourquoi est-il si difficile à atteindre? Le Soleil s’est entretenu avec plusieurs chercheurs et intervenants du milieu agricole pour tenter de le comprendre.

Bibittes au carré : pas simple

«Les mouches stériles, maintenant, ça doit être utilisé sur pas loin de la moitié de superficies d’oignon au Québec», dit l’agronome Luc Brodeur, qui a lui-même grandement contribué à implanter ici cette méthode originaire des Pays-Bas. Essentiellement, elle consiste à «élever» des mouches de l’oignon, un un des pires ennemis des producteurs d’oignons, à les rendre stériles puis à les relâcher dans les champs. Les mouches sauvages qui s’accoupleront avec les spécimens «d’élevage» produiront donc des œufs stériles. «Au bout de 2 ou 3 ans, les populations naturelles de mouche de l’oignon chutent et il ne reste plus qu’à faire des lâchers préventifs», explique M. Brodeur.

La «lutte biologique», comme on l’appelle, a de belles réussites à son actif, il faut le dire. Mais dans la guerre qui est menée aux ravageurs chaque été dans les champs du Québec, les insecticides «chimiques» sont encore (et de loin) la méthode la plus utilisée.

  • Encore utilisée

«Souvent, pour le fermier, c’est la solution rapide et efficace, admet Anabelle Firlej, entomologiste à l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA). Sans compter, ajoute-t-elle, que «c’est beaucoup plus cher à l’hectare […que les insecticides]. Mais je ne blâme pas les producteurs de faire ce choix-le, c’est leur gagne-pain.» C’est que le recours aux ennemis naturels des ravageurs n’est pas simple et demande une connaissance fine des insectes. «Si vous avez cinq ravageurs dans un champ, ça prend cinq solutions différentes, et elles doivent être compatibles entre elles : si vous lâchez deux prédateurs, mais que l’un chasse l’autre, ça ne fonctionne pas», explique Mme Firlej. Sans compter que les conditions météo lors du «lâcher» peuvent empêcher les œufs d’éclore. «C’est pour ça que la lutte biologique est surtout utilisée en milieux fermés, comme dans des serres. En milieu ouvert, ce n’est pas toujours évident», dit-elle.

Donner le temps…

«Ces machines-là pourraient tout remplacer [les herbicides], c’est sûr. Ce sont des robots, ça fait la distinction entre le sol, les cultures et les mauvaises herbes [qui sont arrachées sans toucher aux cultures], ça tourne tout seul au bout du champ et ça t’envoie un texto pour dire : J’ai fini!»

Il y a 20 ans, il n’y avait que des auteurs de science-fiction pour accoucher d’une telle citation. Mais en 2019, c’est Maryse Leblanc, chercheure en malherbologie à l’IRDA, qui le dit. Et ces robots ne sont pas simplement «prometteurs», ajoute-t-elle : en fait, il y en a déjà à l’œuvre au Québec.

Agronome et copropriétaire à la Ferme Delfland, à Napiervielle, Guillaume Cloutier possède deux de ces robots, qui sarclent ses (grands) champs de laitue. «Ils captent la laitue en 3D et ils ont des rotors qui font le tour des laitues. Ça ne me sauve pas de pesticide à proprement parler parce qu’il n’y a pas de pesticide homologué pour la laitue, il faut désherber à la main. Mais au prix que la main-d’œuvre est, ça s’est payé en 2 ans», dit-il.

  • Microdoses de pesticides

D’autres modèles, au lieu de désherber mécaniquement, vont reconnaître les cultures et asperger les mauvaises herbes de microdoses de pesticides, et de manière très ciblée. Comparées aux épandages d’herbicides qui recouvrent tout le champ, les quantités utilisées seraient réduites de 90 %, selon la firme suisse Ecorobotix, qui commercialise un robot du genre (voir la vidéo).

Cela pourrait éventuellement être une alternative aux produits chimiques. Mais pour l’heure, ce n’est pas pour toutes les fermes (lire : pas pour toutes les bourses). «Le prix tourne autour de 100 à 110 000 $ chaque, et c’est sans compter le tracteur parce que ce robot-là [contrairement à d’autres qui arrivent sur le marché, NDLR] ne se déplace pas tout seul. Alors ça prend un gros volume», témoigne M. Cloutier.

Sans compter que, un peu comme pour les parasitoïdes et la lutte biologique, ça reste une solution assez spécialisée. «Au départ, on pensait pouvoir s’en servir pour les radis, mais finalement, on ne peut pas. C’est conçu uniquement pour la laitue, le brocoli et le chou-fleur, ça ne peut pas désherber les autres cultures», dit l’agronome. Il faut donc non seulement avoir des gros volumes de cultures particulières, mais aussi les maintenir assez longtemps.

Le nerf de la guerre : l’information

En 2014 et en 2015, des savants du Centre de recherche sur les grains (CÉROM) ont cultivé du maïs dans une cinquantaine de sites différents au Québec, et y ont suivi les populations de ravageurs. Certains champs étaient traités aux néonicotinoïdes (un insecticide qui contribue aux problèmes des abeilles) et d’autres ne l’étaient pas, mais ça n’a presque pas fait de différence dans les rendements : les insectes n’étaient suffisamment abondants pour causer des problèmes que dans 3,8 % des parcelles cultivées.

Or, pas moins de 99 % des semences de maïs utilisées au Québec sont enrobées de «néonics», ce qui implique que le traitement est inutile dans la plupart des cas — c'était du moins le cas avant que ces insecticides soient encadrés, depuis l'an dernier. Et cela illustre un blocage-clef dans le passage vers une agriculture plus durable, selon l’agronome Luc Brodeur : «On applique des pesticides en prévention, sans même connaître la situation précise dans le champ. Alors ça masque le fait que la plupart des applications ne sont pas nécessaires [...parce que] quand tu fais un traitement dont tu n’as pas besoin, tu ne sauras jamais que tu n’en avais pas besoin!» L’absence de ravageurs est en effet spontanément attribué à l’insecticide alors qu’en réalité, il n’y avait juste pas d’insectes nuisibles.

  • La pyrale du maïs

Or non seulement ne fait-on pas assez de dépistage, déplore M. Brodeur, mais quand on en fait, on cède souvent à la tentation de le faire à moitié : cela réduit les coûts, mais un dépistage fait à la va-vite ne donne pas grand-chose. «On s’arrange pour que ça coûte le moins cher possible, on diminue les efforts de dépistage, et donc on doit continuer d’appliquer des pesticides de manière préventive parce qu’on ne fait pas le dépistage comme il faut», dit-il.

«En 2013, enchaîne-t-il, le MAPAQ était rendu à trois traitements recommandés contre la pyrale du maïs [un des pires ravageurs du blé d’Inde, NDLR]. Trois. Nous, au PRISME [un consortium agroenvironnemental, NDLR], on n’en avait recommandé aucun parce que quand on faisait le dépistage comme il faut, on voyait qu’il n’y avait pas de problème. Il y avait des pyrales dans nos pièges, oui, mais nous, on n’utilisait pas des pièges à phéromones [qui n’attirent que les mâles, NDLR], on avait des pièges lumineux qui capturent mâles et femelles. Et les femelles, quand tu les ouvres, tu peux voir si elles ont des œufs, mais cet été-là elles n’en avaient pas. Alors il n’y avait pas de ponte dans le maïs sucré. […] On aurait pu sauver trois traitements avec un meilleur dépistage. Sur 5000 acres de maïs sucré au Québec, ça fait beaucoup de pesticides.»

  • Capteurs de spores

Et il est doublement dommage que le dépistage soit négligé parce que, bien fait, il donne des résultats. À la Ferme Delfland, Guillaume Cloutier a réduit de plus 50 % ses applications de fongicides sur ses champs d’oignons depuis que lui et des fermes voisines ont installé des capteurs de spores, qui mesurent les quantités de spores de botrytis (la «pourriture grise») en circulation dans l’air.

«C’est une vieille technologie, mais c’est vraiment impressionnant comme outil, dit-il. On a comme un réseau dans le secteur de Napierville, on met les données en commun et c’est géré régionalement, parce que si mon voisin en a, je vais en avoir moi aussi. Avant, dans l’oignon, on faisait un arrosage systématique à toutes les semaines. Maintenant, on a réussi à modéliser le comportement du champignon selon la température, la météo, etc., et on sait quand les spores sont relâchées. […] Et on peut être trois semaines sans rien appliquer.»

Le robot développé par l’entreprise EcoRobotix s’affaire à l’élimination des mauvaises herbes dans le champ d’un agriculteur. Sous le robot, nous pouvons apercevoir deux capteurs

Les «lobbies»

S’il y a un thème récurrent dans le débat public sur les pesticides, c’est bien l’influence de l’industrie des pesticides, qui serait omniprésente en agriculture. On en a parfois exagéré la portée, mais l’idée garde quand même un bon fond de vérité. «Le lobby des pesticides, il est vraiment implanté. Il y a des secteurs où les agronomes sont ceux des compagnies, alors c’est clair qu’ils vont vouloir vendre leurs produits et les producteurs ne sont pas forcément bien informés», indique Anabelle Firlej, de l’IRDA.

Plusieurs cas de rémunération illégale et de conflits d’intérêts chez des agronomes ont été révélés ces derniers temps par les médias [http://bit.ly/2GHaZdO]. L’Ordre des agronomes lui-même a reconnu l’existence du problème et travaille maintenant à clarifier certaines balises [http://bit.ly/319DRDu].

En outre, à cause de l’influence de cette industrie, certains outils d’information qui devaient en principe éviter d’épandre des pesticides inutilement ont été plus ou moins détournés de leurs fonctions originales. 

«Ça fait depuis les années 90 que je dis au Réseau d’avertissement phytosanitaire [qui avertit les agriculteurs de la présence d’un ravageur dans leur région, NDLR] : vos avertissements servent à vendre des pesticides, dénonce Luc Brodeur. Quand les représentants reçoivent ces avertissements, parce que tout le monde les reçoit, la première chose qu’ils font c’est d’aller voir leur client avec en disant «c’est le temps de commencer vos traitements». Mais il n’y a aucun dépistage qui est fait sur le terrain, et ce n’est pas parce qu’il y a un problème à quelque part dans une région qu’on va trouver le même problème dans tous les champs de la région. Mais la réaction de beaucoup de producteurs va être d’appliquer des pesticides en prévention. […] Et le MAPAQ met dans ses avertissements phytosanitaires non seulement la menace, mais aussi des tableaux avec la dose du produit à utiliser!»

La masse critique

L’idée que les solutions «vertes» sont plus chères que les pesticides est dans l’ensemble «vraie», dit l’agronome Luc Brodeur. Mais il y a un «mais» …

«Les mouches stériles [pour contrôler les populations sauvages de mouches de l’oignon], actuellement c’est moins cher et c’est plus efficace que les pesticides, assure-t-il. Mais c’est parce qu’il y a eu une masse critique de production. Tant que t’as pas ça, l’alternative reste plus chère.»

Mais on n’atteint pas cette masse critique en criant «lapin». En fait, même la production à petite échelle de ces insectes bénéfiques comporte ses défis, avertit Anabelle Firlej, entomologiste à l’IRDA. «Ça prend un élevage, mais il faut éviter d’élever les parasitoïdes sur des ravageurs, alors ça prend une diète artificielle — des œufs de papillon, par exemple. Mais ce n’est pas facile à faire et c’est dispendieux», dit-elle.

Les nouvelles idées doivent bien sûr être testées dans des «vrais champs», poursuit la chercheuse, mais il n’est pas toujours facile de trouver des producteurs qui acceptent d’essayer des solutions qui n’ont pas encore tout à fait fait leurs preuves dans leurs champs — qui sont après tout leur gagne-pain.

Mais il y a tout de même des avancées. À preuve, dit Mme Firlej : l’IRDA travaille sur un projet de pulvérisation d’œufs de trichogramme (un parasitoïde qui s’en prend à la pyrale du maïs, un papillon qui est le principal ravageur du maïs) par avion, «alors on est dans les grandes échelles, ici», dit-elle.

Peut-être la prochaine «masse critique» atteinte?

Précision : une version antérieure de ce texte a été modifiée afin de préciser que le chiffre de 99 % des semences de maïs plantées au Québec qui sont traitées aux néonicotinoïdes était valable avant l'implantation de nouveaux règlements encadrant de manière plus serrée leur utilisation.