Qui veut du verre?

Le verre est-il le vice caché de la collecte sélective? Les municipalités n'en veulent plus dans le bac bleu et réclament un élargissement de la consigne. Le gouvernement du Québec veut échanger sur les responsabilités de tout un chacun. Alors que le débat suscite bien des discussions, Le Soleil en a profité pour aller visiter l'usine qui accueille 90 % des bouteilles et des canettes consignées au Québec.
«C'est moi le méchant.» La boutade de Cam Mickie illustre bien les difficultés qu'éprouve l'industrie de la consigne à se faire entendre quand le principal opposant à son élargissement est une société d'État : la Société des alcools du Québec (SAQ).
M. Mickie est responsable des opérations pour l'Amérique du Nord de Tomra, une compagnie norvégienne implantée dans 45 pays. Mais surtout un homme en colère. «La SAQ, c'est notre argent. Elle devrait prendre le leadership (sur la consigne). Au lieu de ça, elle raconte des menteries. C'est un dérangement, je comprends. Mais ça ne coûterait pas des millions de dollars. Come on, ça fait combien d'années qu'on a envoyé un homme sur la Lune?»
L'homme concède sans peine qu'un élargissement de la consigne aux bouteilles de vin et de spiritueux ainsi qu'aux bouteilles d'eau serait une bonne affaire pour Tomra. Mais il souligne qu'il pourrait y avoir des bénéfices pour tout le monde dans l'opération.
En fait, diverses études démontrent que collecte sélective et consigne vont de pair. Quand on augmente cette dernière, le taux de récupération augmente en proportion comme l'ont démontré les résultats en Californie et au Michigan.
Qui plus est, fait-on valoir, la consigne respecte le principe du pollueur-payeur. Le consommateur qui jette sa bouteille à la poubelle ou dans le bac bleu finance le système avec l'argent qu'il ne réclame pas. Qui plus est, les coûts sont assumés par le producteur, comme avec la bière par exemple - ce qui est le principe de la responsabilité élargie du producteur, que le gouvernement Charest appliquera sous peu aux produits électroniques. Le détaillant y trouve son profit puisqu'une partie de la consigne de chaque contenant lui est versée pour son «effort» de manutention.
Retirer le verre des bouteilles de la collecte sélective réduirait la contamination du carton et du papier québécois. En ce moment, les éclats de verre qui se retrouvent dans le papier recyclé font diminuer sa valeur de 20 $ la tonne. Cascades, par exemple, n'en veut pas et achète ailleurs...
Puisque le tri de la matière se fait à la source, par le consommateur qui doit rapporter les bouteilles, il est plus facile de maintenir la qualité de la matière lorsqu'elle est recyclée - ce qui diminue les rejets...
Pour ce qui est du plastique, le très faible taux de récupération des bouteilles d'eau est un argument en soi. Qui plus est, celles-ci prennent beaucoup de volume dans le camion de recyclage, ce qui diminue son efficacité. Les gobeuses compactent quatre fois plus de bouteilles pour le même volume, six fois avec la nouvelle génération de machines.
Avantage pour les municipalités
Bref, les coûts d'exploitation de la collecte sélective diminueraient en raison de l'efficacité accrue du système, de même que les coûts d'incinération et d'enfouissement. D'où les demandes des municipalités à Québec en faveur de la consigne.
Autre avantage, fait valoir Cam Mickie, l'utilisation du même réseau de distribution. Les camions qui déchargent les contenants pleins repartent avec les vides. Selon une étude de CM Consulting, déposée à l'Assemblée nationale l'an passé, l'augmentation de la consigne de 5 ¢ à 10 ¢ et l'élargissement de la consigne permettraient d'éviter l'émission annuelle de 52 000 tonnes de gaz à effet de serre. L'équivalent de retirer 9524 voitures des routes.
La consigne favoriserait aussi l'augmentation du taux de récupération, très faible, dans les restaurants, les bars et les hôtels. Divers projets pilotes sont en cours pour récupérer le verre par l'entremise de la collecte sélective.
La SAQ considère qu'il lui en coûterait 25 millions $ par année pour augmenter le taux de recyclage de 10 %. La consignation «ne représente aucun avantage, ni d'un point de vue environnemental, ni d'un point de vue social, ni d'un point de vue économique, ni d'un point de vue industriel», lit-on dans le mémoire déposé par la société d'État à l'Assemblée nationale.
Lors de la même commission parlementaire, Recyc-Québec s'est prononcée pour le statu quo.
Le lobby des embouteilleurs contre la consigne est souvent très puissant et bien organisé, comme en témoignent les articles sur la question aux États-Unis et en Europe. L'Allemagne en 2006, l'Ontario en 2007 et les États de New York et du Connecticut en 2009 ont néanmoins étendu la consigne.
Les mentalités commencent toutefois à changer. Nestlé, le plus gros distributeur d'eau embouteillée en Amérique du Nord, s'est déjà prononcée en faveur de la consignation des bouteilles d'eau. Pas très engageant, mais quand même...