Québec plante beaucoup, mais petit

«Peu importe le scénario qu'on retient, la Ville de Québec a un déficit de plantation, elle ne plante pas assez d'arbres pour maintenir sa canopée. [...] Et c'est d'autant plus alarmant que c'est un déficit qui est là avant même l'arrivée de l'agrile du frêne.»
Johanne Elsener, présidente du groupe militant Québec Arbres, n'en démord pas. Il y a de moins en moins d'arbres dans la Vieille Capitale, dit-elle, parce que la municipalité en coupe trop et n'en replante pas assez. Récemment, elle affirmait même que les efforts de plantation de la Ville ne suffisaient même pas à remplacer les arbres abattus par des promoteurs (sans compter la mortalité). Une affirmation qui avait fait bondir le conseiller municipal Steeve Verret, responsable de l'environnement, qui prétend qu'au contraire, Québec plante plus d'arbres qu'elle n'en bûche.
Alors qui dit vrai? Qui a tort? Coupe-t-on plus ou plante-t-on plus? Pour en avoir le coeur net, Le Soleil a jeté un oeil aux données de plantation d'arbres de la Ville de Québec pour cette année et l'an dernier. Et il s'avère que ces chiffres donnent a priori clairement raison à M. Verret - du moins, tant qu'on ne les regarde pas trop dans le détail...
En 2013, Québec a planté 1839 arbres dits «d'alignement» dans ses rues et ses parcs, en plus d'en planter 922 autres dans le cadre d'un programme pour les quartiers centraux et d'en distribuer 2000 aux citoyens. Au total, cela fait 4761 nouveaux arbres plantés sur les terres publiques de la capitale nationale, contre environ 3150 permis d'abattage. Cette année, c'est un total de 5650 arbres que Québec aura planté et, si l'on ignore encore combien de permis d'abattage elle accordera d'ici décembre, ce nombre fluctue entre 2000 et 3400 par an depuis 2007.
Données partielles
A priori, donc, M. Verret a eu raison, au début de juin, de s'insurger contre les affirmations de Québec Arbre - d'autant plus qu'à bien y regarder, les données présentées par l'organisme étaient partielles.
Mais même les données complètes de la Ville ont leurs «trous», notent divers observateurs et militants. D'abord, dit le spécialiste de la foresterie urbaine de l'Université Laval Jean Bousquet, les permis d'abattage sont des indicateurs bien imparfaits du nombre réel d'arbres coupés, parce qu'«un permis peut inclure plus d'un arbre. [...] Et on ne parle pas des coupes à blanc qu'on fait quand on ouvre de nouveaux quartiers, alors qu'on pourrait sauver pas mal d'arbres en s'y prenant bien».
Vérification faite auprès de la municipalité, il semble que personne ne sait exactement combien d'arbres sont réellement abattus pour une année donnée, mais qu'il est «très rare» qu'un permis englobe plus d'un arbre.
Mais l'essentiel n'est peut-être pas là. Selon Québec Arbres, les «arbres» que Québec se vante de planter sont surtout des essences plus ou moins petites, parfois même des arbustes, qui viennent remplacer des essences nettement plus grandes. Et cela se vérifie très clairement dans les chiffres de la Ville.
En tenant compte de la hauteur moyenne atteinte à maturité par chacune des espèces plantées, il apparaît que seulement le quart des arbres plantés par Québec sont des essences dites «à grand déploiement», comme les ormes, les frênes et autres, qui atteignent 20 mètres et plus. Les trois quarts étant de taille moyenne, voire carrément petite - comme des amélanchiers et des lilas qui, souvent, dépassent à peine 5 mètres de haut et font bien peu d'ombre.
Souvent, déplore Mme Elsener, les efforts de densification de la Ville laissent peu de place pour les arbres, si bien que de grands spécimens matures sont remplacés par des plus jeunes et, surtout, des essences plus petites.
Parmi les 2000 arbres que Québec distribue gratuitement à ses citoyens chaque année, d'ailleurs, on ne trouve aucune espèce de «grand arbre». Or, plaide M. Bousquet, «ce sont eux qui font une différence dans la qualité de l'air et les îlots de chaleur [voir autre texte]. Ce sont aussi eux qui ajoutent à la valeur des maisons. [...] C'est un programme de plantation à rabais de petits arbres décoratifs qui, en aucun cas, ne peuvent remplacer de vrais grands arbres».
Du côté de la Ville, le directeur de la foresterie urbaine, Michel Légaré, admet que «c'est vrai qu'on abat parfois des arbres qui sont plus gros que ce qu'on peut replanter, mais il y a raisons qui justifient ça». Si ce n'était qu'une question de volonté, Québec planterait beaucoup plus de grands arbres, dit-il.
Espèces restreintes
D'abord, explique M. Légaré, il y a une simple question de disponibilité. Les villes sont des milieux stressants pour les arbres - les sels de déglaçage à eux seuls empêchent bien des espèces de survivre -, si bien qu'on ne peut pas y planter n'importe quelle espèce. Québec est elle-même une ville assez nordique, ce qui limite encore plus les possibilités. Et les pépinières ne gardent pas nécessairement beaucoup de grands arbres.
«Des ormes, par exemple, il y a bien des pépinières qui vont en garder trois ou quatre en inventaire. Mais nous, il y a des années où on peut en planter 300», dit M. Légaré.
Et oui, dit-il, la densification réduit la taille des arbres «plantables». «Avant, on bâtissait sur des terrains de 10 000 pieds carrés et les gens avaient une seule voiture. Maintenant, les terrains ont 5000 pieds carrés, et les gens ont deux voitures.» Et comme un grand arbre prend beaucoup de place, tant sous terre qu'à la surface (trottoirs, conduites d'eau) et en l'air (fils électriques), la densification est forcément limitante.
En outre, dit M. Légaré, «il y a une question de demande. Les premiers arbres qui partent dans les 2000 qu'on donne aux citoyens, ce sont les lilas [parmi les plus petits]». 
Québec, poursuit-il, fait aussi des efforts pour planter davantage de grands arbres. Elle a mis au point ces dernières années une technique pour essoucher efficacement ses boîtes de plantations sur les trottoirs (ce qui lui permet de replanter plus rapidement) et teste en ce moment dans Saint-Sauveur un nouveau matériau de sol qui a assez de portance pour supporter un trottoir, mais qui est assez poreux pour que des racines d'y développent.
Mais il n'y a pas de miracle non plus et, au final, dit-il, «de petits arbres, c'est tout de même mieux que s'il n'y avait que du gazon...»
Des pompes à polluants
Un demi-kilo d'ozone. Un demi-kilo de poussière. Une demi-livre de dioxyde d'azote. Presque autant de dioxyde de soufre. Et environ 50 grammes de monoxyde de carbone. En une année, un seul arbre de grande taille (tronc de 75 cm de diamètre) peut enlever tous ces polluants de l'atmosphère, lit-on dans un rapport de 2010, Air Quality Effects of Urban Trees and Parks, rédigé par deux chercheurs gouvernementaux américains.
Par comparaison, les arbres de petite taille - tronc de 8 à 15 cm de diamètre, comme les amélanchiers, que la Ville de Québec plante en grande quantité - ne filtrent qu'environ 30 fois moins de polluants, selon le même document.
Les arbres filtrent l'air par leurs feuilles, parce que ce sont elles qui captent le CO2 dont les végétaux ont besoin pour produire des sucres; mais au passage, elles ramassent aussi d'autres polluants. En outre, prises toutes ensemble, les feuilles d'un grand arbre forment une surface étonnamment grande sur laquelle la poussière peut se déposer, avant d'être lessivée par la pluie.
Quand on sait que les poussières, l'ozone (en basse atmosphère), les dioxydes d'azote et de soufre ainsi que le monoxyde de carbone sont tous des composantes du smog, il n'est pas étonnant de voir de nombreuses études démontrer que la présence plus ou moins grande d'arbres (et des grands) dans un quartier a des effets directs et mesurables sur la qualité de l'air et la santé des gens qui y vivent. En plus de filtrer l'air, les arbres, surtout les plus grands, font de l'ombre et rafraîchissent localement la température.
Une étude récente a d'ailleurs profité des ravages que cause l'agrile du frêne, un insecte qui décime complètement les populations de frênes dans les régions où il s'implante, pour mesurer les conséquences que le «déboisement» d'un quartier peut avoir sur la santé de ses habitants. En analysant les taux de mortalité causée par des problèmes respiratoires ou
cardiovasculaires dans près de
1300 comtés américains (dont
244 infestés par l'agrile) entre 1990 et 2007, les chercheurs menés par Geoffrey Donovan, du Service américain des forêts, ont pu comparer la mortalité avant et après l'arrivée de l'insecte, détecté pour la première fois en 2002, au Michigan.
En moyenne, calculent-ils en tenant compte de divers facteurs (revenus moyens du comté, concentration des frênes, etc.), la perte de canopée causée par l'agrile provoque annuellement sept décès supplémentaires liés à des problèmes respiratoires par 100 000 habitants, et 17 à cause de problèmes cardiovasculaires. En outre, comme l'agrile met quelques années à tuer un arbre qu'il infecte, M. Donovan et son équipe ont aussi trouvé que l'«ancienneté» de l'infestation jouait beaucoup sur la mortalité. Ainsi, six ans après la détection initiale de l'insecte dans un comté, les problèmes respiratoires y causaient 15 décès de plus par 100 000 habitants (contre quatre seulement l'année de la détection). Pour les maladies cardiovasculaires, cette progression amenait le nombre de décès supplémentaires de 10 à 39 par année et par 100 000 habitants.
Ces résultats sont venus confirmer les résultats de plusieurs autres études concluant que la présence d'arbres, et de grands arbres, dans une région a une incidence sur la santé humaine.
Québec aimerait avoir de nouveaux pouvoirs
La Ville de Québec aimerait bien créer un fonds de compensation pour les arbres perdus, dit le conseiller municipal Steeve Verret, mais l'accord du provincial dont elle a besoin se fait attendre.
Un tel fonds consisterait à exiger une somme d'argent pour chaque arbre abattu, en fonction de son emplacement, de sa taille, de son essence - bref, de sa valeur. Les sommes colligées serviraient ensuite à financer la plantation d'arbres de remplacement.
Cependant, dit M. Verret, il s'agirait-là, d'un point de vue légal, d'une nouvelle source de revenu qui n'est pas prévue par la Loi sur les cités et villes. Pour constituer un tel fonds, une municipalité doit donc demander un pouvoir spécial au provincial - seule Montréal détient ce pouvoir à l'heure actuelle.
Une demande en ce sens a officiellement été faite en 2012, mais «c'était juste avant les élections», signale M. Verret. Les changements de gouvernement rapides que l'on a connus par la suite ont apparemment nui au cheminement du dossier.