Le biologiste Andrew Derocher a été très intrigué par la nouvelle d'une «visite» d'ours polaire tout près du village de Saint-Augustin, en Basse Côte Nord.

Peu d'espoir pour l'ours polaire de la Côte-Nord

«Cet ours-là n'est vraiment, vraiment pas tiré d'affaire. (...) En fait, quand je regarde où il est, c'est pas mal la pire des situations imaginables pour un ours polaire.»
Andrew Derocher a été très intrigué par la nouvelle d'une «visite» d'ours polaire tout près du village de Saint-Augustin, en Basse Côte Nord. Et pour cause : biologiste à l'Université de l'Alberta, il est un des principaux experts canadiens de cette espèce. Or même si l'animal a été laissé en liberté et simplement éloigné de la communauté de Saint-Augustin par des agents de la faune, même s'il n'était pas le premier à s'aventurer dans ce coin de pays, et même s'il s'agit d'un redoutable carnassier, M. Derocher doute fort de ses chances de survie.
«Sur les photos, l'ours me semble être bien nourri et en bonne santé, il est donc capable de voyager de très longues distances (facilement des centaines de km, NDLR). Le problème n'est pas là», explique le chercheur.
L'ennui, c'est que l'ursidé doit absolument regagner la banquise et qu'il n'a présentement aucun chemin plausible pour le faire. D'après les dernières images satellites, une étendue de glace solide se trouve à une cinquantaine de kilomètres de la Côte-Nord présentement. Pour un ours polaire, si étonnant que cela puisse paraître, cela ne représente pas un gros défi - il existe plusieurs cas documentés d'ours polaire traversant plus de 100 km d'eau libre. Mais «ce sont des animaux qui ont un fort instinct de retour au gîte et qui ont appris à ne pas nager vers le sud, dit M. Derocher. Quand la banquise se brise et qu'ils dérivent vers le sud, ils regagnent la glace solide en nageant vers le nord. Ils font ça tout le temps. Et c'est d'ailleurs probablement ce que l'ours de la Côte-Nord a fait : il a dû dériver sur des glaces dans le Golfe du Saint-Laurent, puis il a tenté de regagner la banquise en nageant vers le nord, ce qui l'a amené jusqu'à la terre ferme».
On peut donc douter qu'il prendra cette route, d'autant plus qu'il est en terrain inconnu, ne sait pas où est le sud et que les glaces solides sont trop loin au large pour qu'il les voit.
Une autre option moins optimiste
Alors l'autre possibilité, poursuit M. Derocher, consisterait à marcher le long de la berge jusqu'au Labrador. Ici encore, la distance de plusieurs centaines de kilomètres à parcourir n'est pas un problème pour Ursus maritimus. Mais ce voyage lui fera croiser plusieurs villages humains, où la faim accroîtra le risque de conflit - dont il serait, espérons-le, la seule victime.
Et de toute manière, même s'il passe son chemin sans encombre, il ne sera pas au bout de ses peines. «À cause du temps que cela lui prendra avant d'atteindre le Labrador, on peut se demander si la banquise sera encore là quand il arrivera, signale M. Derocher. D'après les images satellites, les glaces le long de la côte du Labrador ont déjà commencé à se briser pas mal. [...] Mais bon, c'est aussi vrai que les glaces peuvent changer rapidement, il peut souffler un bon vent du sud qui pousserait les glaces du Golfe sur la côte, et l'ours serait alors rapidement de retour sur la banquise.»
Toutefois, à ce temps-ci de l'année, la glace risque d'être de mauvaise qualité, trop mince, trop inégale, trop morcelée. «C'est extrêmement épuisant pour eux de se déplacer là-dedans. Les longues nages ne sont pas un problème. Mais la glace mince et fragmentée, oui», dit M.Derocher. Sans compter que, le long de la côte du Labrador, les courants marins s'écoulent vers le sud...
Il n'est malgré tout pas complètement impossible que l'animal s'en sorte, nuance le biologiste. Mais «si j'avais à gager, dit-il, je ne mettrais pas mon argent sur ses chances de survie».