Comme les consommateurs ont l'habitude de voir le prix de l'essence fluctuer, ils ne réalisent pas vraiment qu'ils paient davantage en raison des émissions de gaz à effet de serre, et ne sont donc pas prompts à changer leurs habitudes.

Marché du carbone: le mur s'en vient pour les automobilistes

Entre désintérêt des entreprises et mauvaise compréhension des automobilistes, le marché du carbone entre le Québec et la Californie n'a pas connu une deuxième année d'existence faste. Mais un mur risque d'être frappé en 2017 et en 2018, avec une hausse plus drastique des prix à la pompe, prévient l'expert Pierre-Olivier Pineau.
Des quatre cents supplémentaires par litre d'essence que l'on paie, approximativement, en raison de la bourse du carbone, le montant pourrait passer à 10, voire 15 cents, d'ici 2021. C'est du moins ce que croit Pierre-Olivier Pineau, professeur de HEC Montréal et titulaire de la chaire de gestion du secteur de l'énergie. Le tout en raison du simple principe de l'offre et de la demande dans les enchères du marché du carbone. 
Après deux ans d'existence, la bourse du carbone entre le Québec et la Californie est un échec en ce qui a trait aux résultats.  
«Avec le bas prix du pétrole et le goût marqué des Québécois pour les VUS, la bourse du carbone n'a aucun effet sur la consommation d'essence», explique M. Pineau, s'appuyant sur des chiffres. 
Selon Statistiques Canada, pointe Pierre-Olivier Pineau, plus d'essence a été vendue en janvier 2016, au Québec, que dans n'importe quel mois de janvier de l'histoire de la province. Même son de cloche en Californie, où il s'est vendu, mensuellement, plus d'essence à chaque mois de 2016 que dans n'importe quelle année depuis 2011. Il y a donc un regain dans la consommation d'essence. 
Au Québec, le gouvernement québécois est à blâmer pour l'absence de changement de comportement des automobilistes, croit l'expert. D'une part, le marché du carbone est peu expliqué. On n'indique pas, par exemple, sur une facture d'essence, le montant supplémentaire payé spécialement en raison de l'émission de carbone. «L'idée est d'avoir un signal de prix. Mais le signal de prix est caché en ce moment.»
Comme les consommateurs ont l'habitude de voir le prix de l'essence fluctuer, ils ne réalisent pas vraiment qu'ils paient davantage en raison des émissions de gaz à effet de serre (GES), et ne sont donc pas prompts à changer leurs habitudes. 
D'autant plus que l'argent amassé grâce à la bourse du carbone, par l'intermédiaire du Fonds vert, n'est pas utilisé adéquatement, croit M. Pineau. «Le transport en commun doit être développé pour donner des alternatives aux automobilistes. C'est ce que le Fonds vert doit faire.»
Pendant ce temps, les entreprises délaissent le marché du carbone. Si, en 2015, l'ensemble des droits d'émission de carbone mis sur le marché avait trouvé preneur, les acheteurs n'étaient pas au rendez-vous, en 2016. Dans les quatre enchères tenues, l'offre de crédits carbone était supérieure à la demande. Aux enchères de mai, seulement 11 % des droits d'émission disponibles ont été achetés. 
Les entreprises, explique Pierre-Olivier Pineau, n'ont pas à rendre de compte avant novembre 2018. C'est à ce moment qu'elles devront s'être dotées de droits d'émission correspondant à leurs émissions depuis 2015. Ce qui explique, entre autres, pourquoi les demandeurs ne se ruent pas encore vers les droits d'émission. Sauf que l'offre de droits d'émission de carbone continuera de diminuer d'année en année, et si tout le monde tente d'acheter des droits d'émission lors des mêmes enchères, à la fin de 2017 et en 2018, le prix payé montera drastiquement. 
«Il y a tout lieu de croire que la demande dépassera alors largement l'offre, ce qui créera une hausse des prix très marquée.»
L'Ontario bousculera les choses
Le prix payé à la pompe a bondi de quelques cents le litre, lundi, en Ontario, alors que la province entrait dans le marché du carbone malgré une vive opposition dans l'industrie du transport. L'Ontario tiendra ses propres enchères de droits d'émission de carbone, en 2017, avant de rejoindre le marché commun avec le Québec et la Californie, en 2018. «C'est une bonne nouvelle pour le marché du carbone parce que ça le crédibilise», croit Pierre-Olivier Pineau, qui prévient toutefois que ce n'est pas une bonne nouvelle pour le prix payé pour l'essence au Québec. C'est qu'avec ses propres objectifs ambitieux de réduction de GES et une consommation d'essence élevée, l'Ontario bataillera avec le Québec durant les enchères pour acheter des crédits carbone aux entreprises vendeuses, principalement californiennes. Et qui dit plus d'acheteurs dit un prix payé plus haut, qui sera refilé aux automobilistes.
Flou légal californien
La chambre de commerce de la Californie amène l'État devant les tribunaux pour empêcher le marché du carbone. On considère qu'il s'agit là d'une taxe et, selon la loi californienne, une nouvelle taxe ne peut être implantée qu'après un vote de la Chambre des représentants californienne où les deux tiers se montrent en faveur. 
La cause de la chambre de commerce sera entendue dans les prochaines semaines, mais le flou légal de la dernière année a contribué au désintérêt des entreprises pour les enchères de 2016. Pourquoi payer pour des droits d'émission supplémentaires, si l'on ne sait même pas si le marché existera encore au moment où les droits d'émission devront être conformes, en 2018? 
Sauf que même si la chambre de commerce avait gain de cause devant les tribunaux, prévient Pierre-Olivier Pineau, la Chambre des représentants majoritairement démocrate pourrait tenir très rapidement un vote favorable à la reprise de cette mesure visant la réduction des GES.