Jean Faubert cueille des mousses sur un tronc à Petite-Vallée.

L’homme qui lisait dans la mousse

PETITE-VALLÉE — Si ça parle latin dans la forêt des grands cèdres de Petite-Vallée, en Gaspésie, il y a une chance que ces paroles soient prononcées par des bryologues, ces botanistes passionnés de mousses et souvent de lichens.

L’un de ces bryologues, Jean Faubert, de Saint-Valérien, près de Rimouski, a répertorié et caractérisé, illustrations à l’appui, 883 espèces de mousses dans sa Flore des bryophytes du Québec-Labrador, trois volumes totalisant 1200 pages. Certaines espèces n’avaient jamais été décrites.

Il a poussé ses recherches à tel point que cet ancien capitaine et professeur à l’Institut de marine du Québec a mérité un doctorat honorifique de l’Université Laval en 2016.

Il faut suivre Jean Faubert et ses amis bryologues en forêt pour saisir comment le souci du détail prend de la place dans ce monde minuscule, souvent microscopique, des mousses et des lichens.

«J’espère que vous n’êtes pas pressés parce que nous, on ne fait que commencer», prévient Jean Faubert, après une trentaine de minutes d’observation, loupe à la main, quand des néophytes l’accompagnent en forêt. Le temps semble suspendu entre les noms latins, de Metzgeria furcata à Frullania eboracensis, sans oublier Chilocyphus minor et autres.

 À Petite-Vallée, en mai, Jean Faubert était accompagné d’une dizaine d’amis bryologues vivant au Bas-Saint-Laurent et à Québec. Le terrain de jeu que représente la Gaspésie leur était connu, mais pas la forêt des grands cèdres de Petite-Vallée, sur la propriété de la Pourvoirie Beauséjour.

Ils ont scruté pendant deux jours cette forêt comptant quelques-uns des plus gros arbres du Québec.

Pour Jean Faubert, cette excursion était inestimable; il combat une tumeur au cerveau depuis octobre 2017. L’incertitude attribuable à «la bête, le monstre», comme il l’appelle, ont fait naître en lui une urgence. Il a subi une chirurgie le 13 octobre, mais toute la tumeur n’a pu être enlevée.

Entre les traitements de chimiothérapie, quand l’énergie est là, il rassemble ses amis bryologues et ils partent à la découverte d’un nouvel emplacement.

En forêt, Robert Gauthier, professeur retraité de biologie à l’Université Laval, le regarde avec admiration et un brin d’inquiétude. Il garde un souvenir impérissable laissé par le marin quand, timide, il s’est présenté à l’herbier dont M. Gauthier était conservateur sur le campus.

«Tout ce qu’il connaît sur les plantes vasculaires et surtout sur les bryophytes (mousses et hépatiques) a été appris en autodidacte. La science est disponible publiquement; il suffit de s’y mettre résolument et Jean l’a fait, seul dans son sous-sol de Saint-Valérien avec constance et détermination! C’est un cas exceptionnel; le seul que je connaisse qui possède une telle envergure», souligne Robert Gauthier.

 À la mi-mai, un appel téléphonique est venu confirmer le «cas exceptionnel» que constitue Jean Faubert, qui raconte l’anecdote.

«La personne parlait anglais. Je pensais au début que c’était un préposé au télémarketing voulant me vendre quelque chose. J’étais sur le point de raccrocher quand quelque chose dans le ton m’a suggéré de continuer à écouter. C’était un représentant de l’Université de l’Alberta me disant que je méritais un doctorat honoris causa pour mes travaux en bryologie. Je ne savais même pas que quelqu’un là-bas s’intéressait à mon travail», dit-il.

Ce doctorat honorifique est d’autant plus méritoire que la Flore des bryophytes du -Québec-Labrador n’a été éditée qu’en français. Elle a malgré tout été vendue dans une dizaine de pays. L’état de santé de Jean Faubert ne lui a pas permis d’assister à la cérémonie, le 7 juin.

Il planifie revenir en Gaspésie avant longtemps. «Il y a tant à découvrir en botanique ici».

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Une mousse, c’est…

«Grossièrement, une mousse est une petite plante avec une tige et des feuilles vertes qui font de la photosynthèse comme toutes les plantes vertes, petites ou grandes. Elles sont petites parce qu’elles n’ont pas de tissus conducteurs de la sève, qu’elles ne fabriquent d’ailleurs pas non plus. De plus, leurs organes sexuels sont cachés; elles sont timides, les petites chéries. Une fleur n’est qu’un organe sexuel, rien de plus!», explique Robert Gauthier.  

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Et un lichen?

«Un lichen est un type de champignon - ce n’est pas une plante! - qui ne peut pas vivre seul; alors il s’associe avec une algue verte unicellulaire, qui fait (donc) de la photosynthèse, et qui vit à l’intérieur des tissus du champignon. Les deux organismes, le champignon et l’algue, s’échangent des éléments nutritifs qu’ils n’arrivent pas à élaborer eux-mêmes; ils vivent en symbiose. Il y a autant de différence entre une mousse et un lichen qu’entre la salade et la girafe!», tranche M. Gauthier.

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Et les bryophytes?

Le terme bryophytes s’applique en gros aux trois embranchements de plantes terrestres qui ne possèdent pas de vrai système vasculaire. Les mousses y occupent une place prépondérante. Les bryologues s’intéressent notamment aux lichens parce qu’ils vivent en symbiose avec une algue, donc une plante.

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Un groupe singulier

Les bryologues sont conscients qu’ils forment eux-mêmes une espèce assez rare. «À peu près personne ne s’intéresse aux mousses et aux lichens. Si ça se mangeait, ce serait différent», dit Pierre Lévesque, gynécologue retraité et membre de la Société québécoise de bryologie, fondée par Jean Faubert.

À travers tout le latin entendu en forêt, on saisit parfois une espèce désignée en français. C’est le cas du vomi de fée, ou Icmadophila ericetorum, une mousse d’un vert éclatant, avec des accents orange-rose.

Il arrive que Jean Faubert parte à la recherche de mousses rares. Quand on lui demande à la fin d’une journée s’il l’a trouvée, il répond souvent non, sans déception. «Si je l’avais trouvée vite, elle ne serait pas rare».

À quoi ça sert?

Ayant réussi un baccalauréat en biologie à travers sa carrière maritime, la botanique occupe une grande place dans son esprit «parce que c’est beau et en raison de l’importance de la biodiversité».

Robert Gauthier renchérit : «La biodiversité englobe tout ce qui est vivant; des virus et bactéries jusqu’aux séquoias et éléphants. La nature forme un tout équilibré qui n’est pas très évident à l’oeil. Tous ces organismes évoluent lentement depuis des millions d’années en entretenant toutes sortes de relations entre eux de telle sorte qu’un certain équilibre est atteint».

Un autre bryologue, Jean Gagnon, note que les bryophytes servent de lit pour les semences d’arbres afin qu’elles germent. «Les caribous nordiques se nourrissent exclusivement de lichens», dit-il. Des composés chimiques inconnus ont récemment été trouvés dans des lichens et ils sont étudiés à l’Université Laval. L’industrie pharmaceutique s’intéresse aussi aux lichens.