En 1986, même dans les espaces verts comme le parc Victoria, les lichens ne parvenaient pas à survivre, signe que l'air y était très pollué. Leur retour dans les quartiers centraux est une bonne nouvelle.

Les lichens de retour au centre-ville

«En 1986, même les lichens les plus résistants à la pollution ne poussaient pas au centre-ville.»
Bachelière en environnements naturels et aménagés, Romy Jacob Racine avait une bonne nouvelle à annoncer vendredi, lors d'une série de présentations organisée par l'École d'aménagement du territoire de l'Université Laval. Une «bonne nouvelle», même si elle peut sembler complètement insignifiante à des yeux profanes : les lichens sont de retour dans les quartiers centraux de Québec, d'après un relevé qu'elle a effectué l'an dernier avec trois autres étudiants, sous la supervision du biologiste Claude Lavoie.
Après la couleur des cailloux dans la rue et la marque des poignées de porte, les lichens qui poussent sur les arbres sont pas mal la dernière chose qu'on remarque en passant quelque part. Quand on les remarque, s'entend... Mais pour les biologistes, ils sont une sorte de canari des mines : si quelques rares espèces résistent bien à la pollution atmosphérique, la plupart sont très sensibles à un polluant ou à un autre. Pour certaines espèces, c'est le dioxyde de soufre (SO2), produit par la combustion de combustibles riches en soufre, qui est fatal. Pour d'autres, c'est le monoxyde de carbone, ou encore les oxydes d'azote - aussi émis par la combustion -, etc. Si bien que l'abondance et la diversité des lichens sont un bon indicateur de la qualité de l'air.
Un «désert» en 1986
«Mais voilà, en 1986, un grand inventaire réalisé dans la région à l'Université Laval avait trouvé un véritable «désert de lichen» dans les quartiers centraux de Québec, signe que l'air y était très pollué. Même dans les espaces verts comme le parc Victoria, ces «champignons-plantes» ne parvenaient pas à survivre.
Avec d'autres étudiants à la maîtrise en aménagement du territoire (Catherine Bergeron, Gérard Denis et Michaël Leblanc), Mme Jacob Racine a donc voulu voir si la situation avait changé depuis 30 ans. Ils sont donc retournés à 109 sites visités en 1986 - une vingtaine ont dû être laissés de côté parce que l'étude originale ne les situait pas assez précisément - et ils ont reproduit la méthode originale : à chaque endroit, sélectionner 10 arbres et évaluer le pourcentage du tronc recouvert par des lichens entre 20 et 170 cm de hauteur.»
Résultat : alors que les arbres étaient couverts à moins de 5 % par des lichens dans le secteur autour du Port de Québec en 1986, et à seulement 5 à 15 % un peu plus à l'ouest (autour de Montcalm, Vanier, etc.), la plupart des arbres de ces secteurs sont maintenant couverts à plus de 50 % - un progrès énorme. En outre, notent les étudiants dans un texte qui vient de paraître dans la revue Perspecto, «plus les arbres sont près des principales sources de pollution des quartiers centraux (incinérateur, port, papetière, etc.), plus leur couvert lichénique a augmenté ces dernières décennies. De fait, le désert lichénique du centre-ville observé en 1986 est aujourd'hui chose du passé».
Des industries moins polluantes
«Cela montre que ces industries-là sont moins polluantes qu'avant, dit M. Leblanc, lui-même bachelier en biologie. On sait qu'elles ont modernisé leurs équipements depuis les années 70, et ça a réduit les émissions de polluants particulièrement nocifs aux lichens. Et ce que notre étude montre, c'est que lichens ont été capable de recoloniser ces milieux-là. Et on a même trouvé des espèces particulièrement sensibles.»
Attention, nuance-t-il, cela ne signifie pas que toute la pollution a disparu - seulement les polluants auxquels les lichens sont sensibles. En outre, leurs travaux montrent qu'au moins deux autres facteurs ont joué un rôle : le diamètre des arbres (les spécimens les plus vieux et les plus gros sont généralement plus couverts, et les arbres ont eu 30 ans pour croître depuis 1986) ainsi que les îlots de chaleur, que les lichens fuient. Peut-être que les efforts de la Ville de Québec à cet égard, ces dernières années, ont porté fruit.
Mais dans l'ensemble, commentent M. Leblanc et Mme Jacob Racine, le retour des lichens au centre-ville demeure un très bon signe.
Précision : Une version antérieure de ce texte affirmait que l'étude de 1986 avait été réalisée par le ministère de l'Environnement, ce qui n'était pas le cas. La source de cette étude a été corrigée. Nos excuses.
Une fuite de la banlieue?
Les îlots de chaleur peuvent être néfastes aux lichens.
Si les lichens ont regagné les quartiers centraux, ils semblent avoir la vie plus dure en périphérie. L'étude présentée vendredi à l'Université Laval a en effet trouvé un recul des lichens dans les banlieues de Québec depuis 30 ans - mais bien malin qui pourra dire pourquoi...
En plusieurs endroits, surtout dans le secteur Duberger-Les Saules-Lebourgneuf, le couvert lichénique a reculé de plus de la moitié dans les pires cas. Certains sites ont montré une stabilité ou même un progrès, mais dans l'ensemble, la tendance mesurée par les étudiants du biologiste Claude Lavoie est nettement au recul.
Hypothèse probable
«Notre modèle ne l'explique pas, admet l'une des auteures de l'étude, Romy Jacob Racine. On sait qu'il y a quelque chose qui se passe, mais on ne sait pas vraiment ce que c'est. L'hypothèse la plus probable pour l'instant est celle de l'étalement urbain.»
Cet étalement, explique son collègue Gérard Denis, amène une destruction de certains milieux naturels, une modification du «régime hydrique» (des surfaces sont imperméabilisées, notamment par l'asphalte) et crée des îlots de chaleur - autant de choses qui peuvent en principe être néfastes aux lichens. Mais il faudra étudier le phénomène davantage pour en être sûr.
Bioindicateur
En 1859, le botaniste anglais Leo Grindon travaillait sur un inventaire des lichens dans la région de Manchester quand il réalisa que plus il s'approchait de cette grande ville industrielle, plus les lichens - ces «amoureux de l'air pur», comme il les appelait - se faisaient rares. Quelques années plus tard (1866), son collègue finlandais William Nylander constatait aussi l'absence total de lichens aux Jardins du Luxembourg, à Paris. C'est lui qui, en testant systématiquement des produits chimiques sur diverses espèces de lichens (à l'origine pour les identifier), allait paver la voie à leur utilisation comme bioindicateur de pollution.
Un li-quoi?
On les prend parfois pour des plantes, parfois pour des champignons. En fait, les lichens sont les deux à la fois : ce sont des champignons à l'intérieur desquels il y a des espaces où les algues peuvent pousser. L'algue, comme toutes les autres plantes, produit du sucre, ce qui nourrit le champignon, et celui-ci fournit à l'algue tout ce dont elle a besoin. Les lichens n'ont toutefois pas de racines et absorbent l'eau directement dans l'air - d'où leur sensibilité à la pollution atmosphérique.