Un grand requin blanc photographié au large de la côte du Massachusetts

Le requin blanc de retour dans le golfe?

Une population en croissance dans l'Atlantique du Nord-Ouest. Des phoques, ses proies de prédilection, en abondance. Une température des eaux très convenable en été. Tout indique que le grand requin blanc, ce prédateur si craint dans l'imaginaire collectif, se plairait beaucoup dans le golfe du Saint-Laurent. Et en fait, il se pourrait bien qu'il y soit déjà, a appris Le Soleil.
Vétérinaire à l'Université Dalhousie (Nouvelle-Écosse) et caméraman sous-marin dans ses temps libres, Chris Harvey-Clark se trouvait au large de l'Île-du-Prince-Édouard, en août dernier, afin de filmer des thons rouges qui se trouvent dans ces parages en été. Les thons étant attirés là par des bancs de harengs, il ne fut pas surpris d'y voir quelques bateaux de pêche hâler de pleins filets de harengs, ni de voir plusieurs espèces de phoques et de dauphins se tenir derrière les bateaux afin de gober les poissons qui tombaient des filets.
Mais il fut plus étonné d'apercevoir pointer hors de l'eau un certain aileron qui lui était très familier. «C'était à la fin de la journée, on a vu un requin gigantesque juste derrière un des bateaux de pêche. Son aileron dorsal faisait environ deux pieds et demi [75 cm], alors c'en était un vraiment gros.»
En principe, dit-il, ce pourrait être un requin mako, une espèce relativement fréquente dans le golfe qui est parfois confondue avec les juvéniles du grand requin blanc. Mais M. Harvey-Clark ne le croit pas. Les makos ont un comportement plus vif, prenant rapidement leur proie avant de repartir aussitôt. «Mais celui-là prenait vraiment son temps. Ça fait 25 ans que j'étudie les requins, et d'après la forme de sa dorsale et son comportement, je suis pas mal certain que c'était un requin blanc», assure le vétérinaire.
Ce ne serait pas une première présence dans le golfe pour le redouté roi des mers. D'après une compilation du Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG), le requin blanc y était assez fréquemment signalé dans les années 30 et 40. Des spécimens ont même été vus le long de la Côte-Nord jusqu'à la hauteur de Portneuf-sur-Mer (entre Forestville et Les Escoumins) en 1949 et en face de Rivière-Pentecôte, en 1942 et en 1943. Mais on ne l'a plus vu en eaux québécoises depuis, et la dernière observation dans le golfe du Saint-Laurent remonte à longtemps : 31 ans, quand un énorme requin blanc de 5,2 mètres de long a été capturé au large de l'Île-du-Prince-Édouard, en 1983.
Depuis, plus rien, comme si le grand prédateur avait délaissé le golfe.
Le spécimen vu par M. Harvey-Clark marquerait donc une sorte de retour si, évidemment, il s'agissait bien d'un grand requin blanc (Carcharodon carcharias) - ce dont on ne peut être absolument certain, puisque le vétérinaire n'a pas pu faire une identification formelle. Mais l'idée de voir ce grand carnassier dans le golfe ne surprendrait guère les spécialistes.
En fait, s'il n'y est pas déjà, «ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne contournent la Nouvelle-Angleterre et arrivent dans le golfe. [...] Ils sont peut-être même déjà là, mais il y a juste moins de gens pour les observer au Québec. C'est une espèce qui arriverait vers la fin de l'été, en août et en septembre, pour repartir en automne», estime Jeffrey Gallant, du GEERG, groupe qui étudie les requins du Saint-Laurent.
Car oui, le great white, comme ils l'appellent, est déjà en Nouvelle-Angleterre. Comme d'autres régions plus ou moins nordiques, celle-ci s'est longtemps crue hors de portée du requin blanc, pensant ses eaux trop froides pour le gros poisson. Mais c'est faux : C. carcharias n'est pas un animal à sang froid, contrairement à la plupart des autres requins. Il est capable de maintenir sa température corporelle au-dessus de celle de l'eau, ce qui, sans en faire un poisson arctique, lui permet de très bien s'accommoder d'eaux assez froides. L'animal fait d'ailleurs les manchettes dans la région de Boston depuis 2012, où sa présence accrue a forcé la fermeture de plages autour de Cape Cod à quelques reprises au cours des deux derniers étés.
D'après une étude parue la semaine dernière dans la revue savante PLoS-ONE, la population de requins blancs de l'Atlantique du Nord-Ouest serait en croissance. C'est une tendance un peu surprenante, puisque les stocks de requins dans le monde sont plutôt à la baisse - et ceux du requin blanc avaient même diminué des trois quarts dans l'Atlantique du Nord-Ouest dans les années 60 à 80 -, mais la protection accordée aux phoques, aux États-Unis et au Canada, a fait fortement augmenter les populations de phoques gris, un des mets de prédilection des requins blancs adultes (plus jeunes, ils se nourrissent plutôt de poisson). Le grand prédateur jouit lui aussi d'un statut protégé, ce qui lui a permis de profiter pleinement de l'abondance de proies et de se multiplier.
Le requin blanc demeure, toujours selon PLoS-ONE, une espèce assez rare dans cette partie de l'Atlantique, où ses concentrations ne ressemblent en rien à ce qu'on peut voir le long des côtes sud-africaines ou australiennes. Mais il peut être attiré en assez grand nombre par des sources de nourritures ponctuelles - et c'est d'ailleurs à des colonies de phoques gris que Cape Cod doit le retour du «grand blanc».
Une autre grosse colonie de phoques, connue pour attirer de nombreux requins blancs, se trouve en outre à l'île des Sables, dans l'Atlantique au large de la Nouvelle-Écosse.
Or le phoque gris est aussi présent, et bien présent, dans le golfe du Saint-Laurent. On en comptait 24 000 à la fin des années 70, et ils sont maintenant environ 60 000, sans compter des dizaines de milliers de phoques d'autres espèces - de même que d'autres animaux marins, puisque le requin blanc peut manger à peu près tout ce qui se trouve sur son chemin.
À cet égard, d'ailleurs, un autre indice qui suggère à M. Harvey-Clark que C. carcharias pourrait sévir dans le golfe. L'été dernier, alors qu'il travaillait sur un documentaire au sujet de la tortue Luth (la plus grande tortue marine, pesant en moyenne 500 kg) avec la CBC, il a pu examiner deux spécimens qui avaient été salement amochés par ce qui était manifestement un très gros prédateur.
«Elles portaient de sévères lacérations sur la tête, je n'avais jamais rien vu de tel auparavant. [...] Pour l'une d'elles, une grande partie des muscles du cou, qui soutiennent la tête, avaient été tranchés. [...] Ça provenait de toute évidence d'un prédateur avec de grandes dents aiguisées. Chaque lacération était séparée des autres par environ 1 pouce et demi [4 cm]», dit-il.
Il est bien sûr impossible de savoir avec certitude quel poisson a pu laisser ce genre de marques, reconnaît le chercheur, mais il n'y a pas beaucoup de possibilités non plus, même parmi les requins. «À mon avis, c'est un requin blanc. Et les blessures étaient très fraîches, alors l'animal qui les a faites n'était pas loin. Dans l'ensemble, je pense qu'on a de bonnes preuves circonstancielles que des requins blancs sont présents dans le golfe», dit M. Harvey-Clark.
Pas de panique
«Les requins ne sont pas intéressés aux humains. Ce sont les phoques qu'ils chassent, parce qu'ils sont beaucoup plus gras que nous.»
Jeffrey Gallant est formel : si le requin blanc est un prédateur qu'il vaut mieux éviter, sa présence dans le golfe du Saint-Laurent ou autour de destinations très fréquentées des Québécois, comme Cape Cod, ne devrait pas inquiéter les vacanciers outre mesure. Il s'agit d'un animal dangereux, certes, mais on doit le traiter un peu comme l'ours noir, c'est-à-dire ne pas provoquer de rencontre et sortir de l'eau quand un requin est dans les parages.
De toute façon, les plages surveillées sont habituellement fermées dès qu'un spécimen est aperçu.
Pour le reste, l'essentiel est d'éviter les situations qui pourraient provoquer une morsure, comme répandre du sang dans l'eau, se promener avec des poissons morts (pour la pêche sous-marine) ou encore nager à proximité d'une échouerie de phoques. Ces colonies sont en effet de gros «aimants» à requins.
Cela ne signifie pas que le risque d'attaque est nul - on recense une poignée d'attaques de requins blancs en eaux canadiennes lors XXe siècle, toutes contre des embarcations de pêcheurs, et un homme s'est fait mordre à Cape Cod en 2012 -, mais le danger est minime si l'on reste prudent.