Le froid est-il soluble dans le réchauffement?

VÉRIFICATION FAITE / L’affirmation: «Dans l’est, nous pourrions avoir la veille du Jour de l’An la plus froide jamais enregistrée. Peut-être qu’on aurait besoin d’un peu de ce bon vieux réchauffement climatique à propos duquel les États-Unis, mais aucun autre pays, s’apprêtait à payer des billions $ pour s’en protéger», a tweeté le président américain Donald Trump, il y a quelques jours. La longue vague de froid qui a touché l’est de l’Amérique du Nord pendant les Fêtes a d’ailleurs inspiré d’autres climato-sceptiques comme l’animateur de radio Jeff Fillion, qui a tweeté le mot-clic ironique #LeDernierHiver à plusieurs reprises. Alors il vaut la peine de s’y attarder: cet épisode de froid intense et prolongé est-il une bonne raison de remettre en doute l’existence et/ou l’ampleur des changements climatiques?

Les faits: Ce que l’on appelle «réchauffement climatique» est une augmentation des températures moyennes à l’échelle du globe et à long terme. Cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir des variations dans le temps (un épisode comme celui des derniers jours) et dans l’espace (certaines régions se réchauffent moins que d’autres), cela signifie simplement que dans l’ensemble et sur plusieurs décennies, les températures augmentent.

Or la vague de froid des derniers jours ne fut pas un événement d’envergure planétaire, pas plus qu’elle ne s’est étirée sur le long terme. En date d’hier, selon le site Climate Reanalyser, tenu par un chercheur de l’Université du Maine et qui collige des tonnes de données météorologiques et climatiques, s’il faisait bel et bien plus froid que d’habitude sur la moitié est de l’Amérique du Nord (par 5 à 10 °C environ), la moitié ouest du continent connaissait au contraire une journée plus chaude que la moyenne, par environ 5 °C dans le sud-ouest américain et par plus de 10 °C en Alaska et au Yukon. Et tout le nord de la Russie traversait une «canicule hivernale», si une telle chose existe, de 10 à 20 °C plus chaude que les normales de saison.

À plus long terme, des données de la NASA montrent que dans le sud du Québec, les hivers (décembre, janvier et février) entre 2000 et 2017 ont été près de 1 °C plus chauds que les hivers de 1979-2000 — et la planète a, dans l’ensemble, pris environ 1 °C depuis le XIXe siècle.

Cela dit, le réchauffement peut avoir des conséquences qui semblent un brin paradoxales: il n’est pas impossible, en effet, qu’il ne diminue pas les épisodes de froid intense en hiver, voire qu’il les augmente. Il existe un courant atmosphérique nommé vortex polaire qui souffle en sens anti-horaire à quelques kilomètres d’altitude au-dessus de l’Arctique. En général, ces masses d’air très froid se maintiennent au-dessus des pôles, mais il leur arrive de descendre à des latitudes comme la nôtre — ce qui nous donne évidemment des températures glaciales.

Ce qui garde le vortex polaire en place, ce sont les différences de température entre les pôles et le reste du monde: plus les contrastes sont forts, plus le vortex a de la difficulté à descendre parce que les masses d’air de températures différentes n’ont pas tendance à se mélanger. Or pour une série de raisons que les climatologues nomment «amplification polaire», le Grand Nord se réchauffe beaucoup plus vite que le reste de la planète, ayant gagné environ 2 °C contre 0,6 °C pour les latitudes plus basses. Cela réduit donc le gradient de température entre les pôles et le reste du monde — gradient qui est sensé maintenir le vortex polaire à sa place. Celui-ci continue de tourner autour du pôle, mais sa circulation devient plus méandreuse, et les méandres descendent plus profondément vers le sud, ont trouvé plusieurs études depuis une quinzaine d’années. Il se peut aussi que d’autres facteurs affaiblissent le vortex polaire — un article récent suggérait un lien avec le recul de la banquise —, mais le résultat est le même.

En bout de ligne, on peut sans doute imaginer que ce phénomène atténue un peu l’ampleur du réchauffement dans certaines régions, mais cela ne remet certainement pas en doute son existence.

Verdict: Boiteux. Un événement météo local et à court terme n’est pas un bon indicateur pour juger d’un phénomène global et à long terme. Et il est même possible, si paradoxal que cela puisse paraître, que le réchauffement planétaire amène (localement) des épisodes de froid plus fréquents.

Sources:

- Tim Palmer, «Record breaking winters and global climate change», Science, 2014

- Jennifer Francis et Natasa Skific, «Evidence linking rapid Arctic warming to mid-latitude weather patterns», Philosophical Transactions of the Royal Society A, 2015

- Baek-Min Kim et al., «Weakening of the stratospheric polar vortex by Arctic sea-ice loss», Nature Communications, 2014