Les rapports sur les performances durables des entreprises que le professeur Boiral a étudiés ne sont pas fiables et manquent de transparence.

Le développement durable sous la loupe d'Olivier Boiral

Sans doute avez-vous déjà vu une de ces publicités pour une pétrolière ou une minière dans laquelle vous entendez une voix off vous parler de développement durable, le tout sur fond d'images de nature vierge. Si la publicité en question peut laisser dubitatif, il faut laisser la chance au coureur.
Comment évaluer les arguments avancés par de telles compagnies? Plus largement, comment mesurer les performances de développement durable des entreprises? C'est précisément sur ces questions que travaille Olivier Boiral, professeur à la Faculté des sciences de l'administration de l'Université Laval et directeur de la Chaire de recherche du Canada sur les normes de gestion du développement durable.
Ces mesures sont essentielles car les enjeux économiques, environnementaux et sociaux derrière le développement durable sont évidemment importants, mais c'est aussi une question de transparence et d'imputabilité, estime Olivier Boiral.
«Les gens ont le droit de savoir, et les gestionnaires, les gouvernements doivent être responsables», affirme-t-il. Et il y va d'un exemple : vous allez à la banque pour placer de l'argent, on vous propose d'investir dans un «fonds éthique et environnemental». Avant de signer, ne voudriez-vous pas savoir ce qui se cache derrière cette terminologie alléchante?
Des firmes internationales sérieuses, réputées, proposent des rapports d'évaluation du développement durable des entreprises. Mais ces rapports, selon Olivier Boiral, sont très peu fiables pour les simples et bonnes raisons qu'ils sont produits par les entreprises elles-mêmes et que «le développement durable est trop complexe, c'est un concept trop polysémique pour se prêter à une mesure claire», explique-t-il.
M. Boiral s'est intéressé aux secteurs des mines et des compagnies pétrolières dans le monde, dont au Canada et au Québec. Il a compilé des centaines de rapports provenant de ces secteurs d'activité. Premier constat: impossible de les comparer, tant les rapports sont remplis de manière peu conforme. Vouloir procéder à un classement des entreprises minières les plus vertes dans le monde est donc une illusion.
Revue de presse parlante
De plus, le professeur a constaté un flagrant manque de transparence dans ces rapports. Il a dressé une revue de presse des événements critiques qui ont eu lieu dans les entreprises visées et qui ont eu un impact significatif sur le développement durable : déversements, pollution, etc. «Quatre-vingt-dix pour cent de ces événements graves ne sont pas dans les rapports examinés», commente-t-il.
Il a aussi étudié les photos utilisées par les industries pétrolières: «Sur 1250 photos, seules 10 représentaient les impacts négatifs sur l'environnement», a-t-il calculé. Tout cela lui a permis de conclure que, malgré les efforts louables des firmes d'évaluation, les rapports représentent une sorte de «Disneyland du développement durable qui présente une vision idéalisée de la réalité; c'est du management des impressions».
Olivier Boiral a su innover dans le cadre de cette recherche : il est le seul chercheur dans ce domaine à avoir fait une contre-vérification systématique des rapports à l'aide de sources d'information hors entreprises : publications scientifiques, articles de journaux, rapports d'Amnistie internationale, poursuites judiciaires, etc.
Des solutions
Bien entendu, Olivier Boiral propose des solutions pour développer les normes de gestion de développement durable des entreprises. La première étape, selon lui, serait que les gouvernements réglementent la question pour faire en sorte que les rapports soient remplis avec davantage de rigueur, que les entreprises répondent aux pressions et aux demandes d'information externes (journalistes, ONG, etc.). La vérification de ces rapports devrait aussi être améliorée.
«L'indépendance des firmes d'audit est essentielle, actuellement, le fait qu'elles soient choisies et payées par les entreprises pose problème», d'affirmer le professeur Boiral.
Et bien entendu, il prône la contre-vérification indépendante, un exercice impératif si l'on veut dresser un portrait du caractère durable des entreprises évaluées.
Dans des axes de recherche connexes, Olivier Boiral convoque la psychologie. Il s'est intéressé aux stades de développement de la conscience chez l'adulte. «Selon de nombreuses études, environ 80 % de la population est dans le stade conventionnel», explique le chercheur, en mentionnant que ces gens ont tendance à se conformer à la réglementation, au cadre formel qui leur est donné. «L'autre 20 % est au stade postconventionnel», ajoute-t-il.
Leurs agissements sont plus guidés selon des principes, des valeurs fondamentales, et ils ont plus de recul critique par rapport aux normes établies. Or, selon l'expert, beaucoup des comportements en adéquation avec le développement durable dans les entreprises sont non prescrits, ne dépendent pas de règles écrites. «La crise écologique est donc aussi une crise de conscience», résume M. Boiral. L'étude de ce volet psychologique est inédite.