De nouvelles lois au Japon pourrait enfin venir mettre un terme — ou du moins un frein — à l'histoire d'amour du pays avec le plastique.

La boulimie de plastique du Japon à l'épreuve de l'écologie

TOKYO — Des boîtes à bento et des bananes emballées à l'unité, le plastique règne en maître au Japon. Mais face aux appels dans le monde entier à lutter contre la culture du tout-jetable, l'archipel s'empare enfin, timidement, du sujet.

Cette prise de conscience survient avant le sommet du G20, qui se tiendra à Osaka en juin 2019. Le gouvernement du Premier ministre Shinzo Abe espère convaincre ses comparses de s'engager pour la réduction de la pollution des océans par le plastique.

L'an dernier, pourtant, le Japon avait refusé de signer une charte du G7 en ce sens. Il faut dire qu'il est loin d'être exemplaire : selon les Nations unies, il génère plus de déchets plastiques par habitant que n'importe quel autre pays au monde à l'exception des États-Unis, qui s'étaient aussi abstenus.

Au ministère de l'Environnement, on reconnaît «avoir de la marge pour réduire ce volume». «Nous examinons les moyens pour y parvenir», souligne Kentaro Doi, responsable du dossier.

En 2018, le gouvernement a présenté une proposition visant à diminuer de 25 % d'ici à 2030 le volume mis au rebut chaque année, actuellement de 9,4 millions de tonnes.

Le Japon songe à obliger les commerces à facturer les sacs plastiques à leurs clients, un dispositif déjà en vigueur dans des dizaines de pays.

80 % des clients conquis

Mesure principale envisagée : obliger les commerces à facturer les sacs plastiques à leurs clients, un dispositif déjà en vigueur dans des dizaines de pays, dont de nombreux ont carrément interdit leur usage. En France, par exemple, les emballages fins, qui ne peuvent être réutilisés et mettent plusieurs centaines d'années à se dégrader, sont bannis depuis 2016.

«Nous allons conférer une valeur au plastique. Nous voulons que les gens se demandent s'il est vraiment nécessaire d'utiliser ces sacs», souligne M. Doi, reconnaissant que le Japon est à la traîne. Dans le meilleur des cas, la nouvelle législation «sera introduite en 2020», précise-t-il.


« Certains ont décidé d'aller faire leurs courses ailleurs. Il est grand temps que le gouvernement mette en place ce système au niveau national. »
Haruko Kanamaru, responsable de la division responsabilité sociale d'Aeon

En outre, il n'est pas prévu pour le moment de limiter les autres types de plastique à usage unique, comme les pailles ou les gobelets.

Devant la lenteur des autorités, certaines municipalités prennent les choses en main. La ville de Kamikatsu, près de Kyoto, a promis d'éliminer tout déchet plastique d'ici à 2020, tandis que l'ancienne capitale impériale demande aux grandes surfaces de faire payer les sacs.

Devant la lenteur des autorités, certaines municipalités japonaises et des entreprises ont décidé de prenre les choses en main.

Des entreprises se mobilisent aussi, comme le distributeur Aeon qui, depuis novembre 2013, ne distribue plus gratuitement les sacs aux clients de ses 1631 grands supermarchés.

«La plupart comprennent la finalité de cette mesure et apportent le leur, et s'ils oublient, ils sont prêts à débourser une petite somme» (5 yens ou 0,06 $CAN ) pour un sac biodégradable, explique Haruko Kanamaru, responsable de la division responsabilité sociale d'Aeon.

«Environ 80 % des clients» viennent munis de leur sacs, se félicite-t-elle.

Selon les estimations du groupe, la mise en place de cette mesure a permis d'économiser 270 millions de sacs plastiques en 2017, même s'il est toujours possible d'utiliser gratuitement des petits sachets en plastique pour les fruits et légumes et les produits réfrigérés.

Selon les estimations de la compagnie Aeon, la fin de la distribution gratuite de sacs leur a permis d'économiser 270 millions de sacs plastiques en 2017.

Le lobby des «konbini»

«J'essaie d'avoir toujours sur moi mon sac réutilisable, et je m'en sers même dans les supermarchés qui donnent encore des sacs plastiques», témoigne Yumi Takahashi, rencontrée dans un supermarché Aeon de Makuhari, à l'est de Tokyo.

«Cela ne demande pas beaucoup d'efforts», ajoute cette cliente, qui se dit choquée par les images des plastiques qui polluent les mers.

Plus de 300 millions de tonnes de plastique sont produites chaque année, dont une partie se retrouvent dans l'océan.

Tous n'ont toutefois pas la fibre écologique, regrette Mme Kanamaru. «Certains ont décidé d'aller faire leurs courses ailleurs. Il est grand temps que le gouvernement mette en place ce système au niveau national», lance-t-elle.

Mais encore faut-il, arguent les militants écologistes, que les autorités osent s'opposer à la puissante association des «konbini», ces petits supermarchés ouverts jour et nuit qu'on trouve à chaque coin de rue.

C'est elle qui a fait échouer le projet d'interdiction des sacs plastiques gratuits dans la ville de Tokyo, assure Kenji Ishihara, de Greenpeace Japan. «C'est un exemple tout à fait symbolique de son pouvoir économique et de lobbying», assure-t-il.

Selon plusieurs groupes environnementaux, le Japon doit faire davantage et cibler une réduction de moitié des déchets plastiques avant 2030.

Pour les ONG, le Japon doit aller plus loin : cibler une réduction de moitié des déchets plastiques avant 2030 et adopter des mesures plus concrètes.

En février, le gouvernement a interdit pailles et couverts en plastique dans ses cafétérias, mais cela ne suffit pas.

Selon M. Ishihara, le système sophistiqué de recyclage et l'impeccable propreté des rues nippones ont pour effet de «masquer» l'ampleur du problème. «Les objectifs doivent être plus ambitieux si le Japon veut imprimer sa marque au G20», insiste-t-il.