Les conséquences de la dernière inondation en Beauce affectent durement le moral des sinistrés, constate la dg de Vallée-Jonction, Julie Cliche. «Ils ne dorment pas, ils sont victimes d’insomnie. Ils consultent tous des psychologues.»

Inondations de 2019 en Beauce: le moral aussi a bu la tasse

Julie Cliche est directrice générale de Vallée-Jonction, municipalité frappée par les inondations du printemps 2019. Vendredi, elle nous a appelés ; elle voulait parler du ressac qui secoue encore les sinistrés.

Cette semaine, Mme Cliche a lu dans Le Soleil le bilan provisoire de l’événement météo qui a particulièrement déstabilisé la Beauce. Elle corrobore le triste constat : les centaines de maisons démolies ou en voie de l’être, dont 22 dans son village ; les chèques d’aide gouvernementale totalisant 100 millions $ dans sa seule région, témoignages de l’ampleur du drame ; les sinistrés qui s’exilent pour refaire leur vie ailleurs…

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En appelant Le Soleil, Julie Cliche ne voulait toutefois pas seulement confirmer que les stigmates des inondations du printemps défigurent la Beauce.

Mme Cliche voulait aussi parler de l’invisible, de l’intangible douleur. Des âmes en peine. Et de l’abandon ressenti face à l’État québécois.

«Émotivement, c’est difficile»

Quand les flots ont submergé les berges, quand la Chaudière s’est acharnée sur les riverains, le moral de plusieurs a bu la tasse, observe-t-elle, d’une voix douce. «Émotivement, c’est difficile […] Ça bouge plein de choses, c’est vraiment quelque chose.»

Julie Cliche évoque les visites des sinistrés à la mairie pour vendre leur propriété après la démolition de leur maison, après avoir reçu le chèque d’indemnisation gouvernemental. «Encore hier, on a signé une cession de terrain à 1$, parce que c’est la municipalité qui ramasse les terrains à 1$...»

Que lui disent-ils ? «Ils ne dorment pas, ils sont victimes d’insomnie. Ils consultent tous des psychologues. Je leur demande à chaque fois. Tout le monde consulte […] C’est bien beau de recevoir la compensation financière, mais quand tu as tout perdu…»

Plus grosse en 100 ans

Le moral collectif a également été brassé, selon elle. «Les contemporains, on n’a pas vécu la grosse [inondation] de 1917. Ça faisait 100 ans qu’on n’en avait pas eu une grosse. Ça fait que tous les gens qui sont vivants n’avaient jamais vu ça cette hauteur d’eau là. Je pense que tout le monde a subi un choc.»

Et il y a les lots vides, où trônaient jadis des demeures, pour rappeler sans cesse les tragédies. «Il y a plein de trous dans le village. C’est démoralisant, tout le monde est dépassé par les événements. Sur la rue principale, entre autres — c’est quand même notre petit centre-ville —, il y des gros trous.»

Des bâtiments vénérables n’ont pas pu être rescapés. D’autres sont toujours debout, quoique déjà condamnés. «Le vieux bureau de poste que tout le monde a connu, qui était là depuis les débuts ; après ça, le moulin à scie qui est plus vieux que le village ; la maison Chabot qui était juste à côté de la gare… Il y a beaucoup de patrimoine dans ça.»

Le récit de Mme Cliche bifurque ensuite vers le rail. Elle raconte, l’importance du chemin de fer dans l’histoire de Vallée-­Jonction. Elle raconte le tourment des citoyens quand la rivière a gonflé : le ministère des Transports avait stationné des wagons remplis de pierres sur le vieux pont ferroviaire pour qu’il résiste. «L’eau a passé par-dessus. Il grinçait, c’était sinistre, entendre ça. On était certain qu’il partait.» 

Il a finalement tenu le coup. «Mais là, il est tout défait et il y a encore plein de troncs d’arbre coincés dedans.»

Inondable ou pas?

Plusieurs vivent, en outre, dans l’incertitude, déplore la gestionnaire municipale. Le gouvernement a dessiné une Zone d’intervention spéciale (ZIS) sur les cartes. En attendant un plan gouvernemental final, les résidents de cette zone jugée à risque d’inondation ne peuvent pas faire de grands travaux sur leur maison. «La ZIS, ça a été fait par on sait pas qui, mais ce sont des gens qui n’ont jamais mis les pieds ici. On a eu beau les inviter à venir, à voir que leur ligne n’était pas correcte, que ça incluait des maisons qui n’avaient jamais été inondées, ils n’ont jamais bougé de leurs bureaux, ils ne sont jamais venus sur place. […] C’est quelque chose. Ils ne nous ont pas demandé notre avis ; nous on le sait jusqu’où l’eau monte. Mais non, ils nous ont imposé cette zone-là.» 

Une maison dans la ZIS perd de la valeur, même si elle n’a pas été envahie par la Chaudière, regrette-t-elle. 

Le citoyen perd. La mairie perd des taxes. 

La suite?

Julie Cliche évoque maintenant l’avenir : «On essaie de penser au printemps, comment on va réaménager les terrains, pour ne pas les laisser comme ça. Pour essayer de remonter le moral de tout le monde.»

«Aménager des parcs, mettre des bancs, des fleurs… On ne sait pas trop comment on va gérer ça, mais on veut utiliser ça positivement, essayer d’enlever ces trous-là. Pour pas que chacun déprime chaque fois qu’il les voit.»

Et il faut fourbir les armes en prévision de la prochaine crue printanière. «On essaie de rester positifs en se disant que c’est une centenaire, qu’on n’en reverra pas de notre vivant… mais ça regarde mal encore.» La municipalité vient de recevoir des nouvelles inquiétantes au sujet du couvert de glace sur la rivière.


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BEAUCE: DÉJÀ 480 MAISONS DÉMOLIES

Vous doutiez de l’ampleur des ravages causés par les débordements de la Chaudière du printemps 2019 en Beauce ? 

Le ministère de la Sécurité publique a calculé pour Le Soleil que près de 500 citoyens de la région ont, jusqu’à maintenant, obtenu l’autorisation de démolir leur maison. Ils recevront une indemnité étatique pouvant atteindre 250 000 $ afin de partir vivre loin de la rivière. 

«En date du 15 janvier, le MSP confirme que pour la région de la Beauce, plus de 480 sinistrés ont confirmé qu’ils allaient opter pour l’allocation de départ», nous écrit la relationniste Louise Quintin. «Ce nombre inclut autant les sinistrés qui ont reçu un permis de démolition obligatoire de leur municipalité […] que ceux qui ont décidé par eux-mêmes de procéder à la démolition de leur résidence ou de leur bâtiment afin d’éliminer les risques d’inondation.» 

Mme Quintin prévient qu’il y en aura d’autres : «Étant donné que l’analyse des dossiers n’est pas terminée […] ce nombre n’est pas final.» Baptiste Ricard-Châtelain