Fracturation: de quel côté penche la science?

L'affirmation
Dans le coin rouge, le ministre de l'Environnement David Heurtel, qui affirmait en nos pages vendredi que le Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection (RPEP) est injustement attaqué par les militants anti-pétrole, et qu'un rapport de l'INRS prouve que «les faits et la science» sont de son côté. Le RPEP, dit M. Heurtel, est un des plus sévères du monde. Dans le coin bleu, le Regroupement vigilance hydrocarbure (RVHQ) cite le même rapport de l'INRS en disant que «les impacts éventuels [sur les sources d'eau potable] de l'exploitation du gaz de shale ne sont susceptibles de se révéler qu'après plusieurs décennies». Le groupe environnementaliste affirme aussi que le RPEP n'est pas le plus sévère parce que l'INRS ne l'a pas comparé aux juridictions qui interdisent carrément la fracturation hydraulique.
Alors, à qui donne raison ce document?
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Les faits
Le RPEP a été adopté en 2014 et interdit tout forage pétrolier ou gazier dans un rayon de 500 mètres de tout site de «prélèvement d'eau potable», que ce soit un aqueduc ou un puits privé. Une certaine confusion règne à cet égard depuis la parution, la semaine dernière, de projets de règlements sur l'exploitation d'hydrocarbures qui prescrivent plutôt une zone tampon de 175 mètres entre un forage et une zone résidentielle. Plusieurs groupes écolos et municipaux y ont vu un recul potentiel pour l'eau potable mais, vérification faite auprès du ministère de l'Environnement, ces règlements ne se contredisent pas. Le RPEP concerne les prises d'eau potable: si une maison ou un groupe de maisons isolées prend son eau dans des puits, alors la distance du RPEP (500 m) prévaut; si une maison est raccordée à un aqueduc dont la source se trouve à quelques kilomètres de là, alors c'est la distance de 175 m qui s'applique.
Le RPEP prévoyait qu'après 3 ans (et par la suite à tous les 5 ans), une revue des recherches les plus récentes serait faite pour s'assurer que sa section sur le pétrole et gaz demeure scientifiquement à jour. Les chercheurs René Lefebvre et Mélanie Raynauld, du Centre Eau, Terre et Environnement de l'INRS, en ont reçu le mandat et ont remis leur travail cet été. C'est ce document que M. Heurtel et le RVHQ invoquent, chacun à sa manière.
Les citations qu'en tire le RVHQ sont, sur la forme, tout à fait exactes, se trouvant toutes deux dans le résumé. Cependant, la lecture du document mène rapidement à une conclusion: pour n'en retenir que deux extraits et faire comme si «la science» était de leur bord, les militants anti-pétrole ont dû se livrer à un lourd découpage du texte.
Ainsi, la phrase juste avant celle que le RVHQ cite sur les effets à long terme de la fracturation se lit comme suit: «Ces études [les plus récentes, publiées en 2016 et 2017, ndlr] démontrent l'absence d'impact actuel significatif sur la qualité de l'eau souterraine à l'échelle régionale de l'exploitation du gaz de [schiste] par la fracturation hydraulique à grand volume, même dans les régions à forte activité.»
Vient ensuite la phrase sur les effets possibles après plusieurs décennies, mais M. Lefebvre et de Mme Raynauld précisent qu'il y a un débat scientifique sur ce point. Et puis, nuancent-ils: «Les travaux scientifiques indiquent tout de même qu'une telle migration [de fluides profonds qui se dirigeraient vers les aquifères de surface à cause de la fracturation hydraulique, ndlr] exigerait des conditions très spécifiques pour se produire, et ce risque de migration devrait être évalué en fonction des conditions de chaque région.»
Quand est venu le temps de comparer les normes québécoises avec les autres, il est vrai, comme le mentionne le RVHQ, que M. Lefebvre et Mme Raynauld n'ont pas considéré les États qui interdisent la fracturation. Mais pour le reste, ils concluent que la distance de 500 m du RPEP «est supérieure à celle des juridictions répertoriées».
Dans l'ensemble, ont-ils constaté en parcourant la littérature scientifique la plus récente, «il n'y a que de rares cas avérés d'impacts directs de la fracturation hydraulique à grand volume sur l'eau souterraine, et ces cas impliquent au moins en partie des conditions à fort risque (faible profondeur, forage à l'air sans boue ni coffrage, etc.) qui ne seraient pas permises par les réglementations les plus rigoureuses, incluant le RPEP.»
Notons que cette revue de littérature a été révisée par trois experts indépendants, soit Stephan Séjourné (consultant), John Molson (géologie, Université Laval) et Christine Rivard (Commission géologique du Canada).
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Verdict
Il est évident que, dans la joute politique, chacun ne retient que ce qui fait son affaire, et cela inclut le ministre de l'Environnement. Mais dans le cas qui nous intéresse ici, le découpage nous semble être beaucoup plus prononcé - et franchement pas très honnête - du côté du RVHQ que de celui de M. Heurtel.