Avant d'autoriser un chantier, le fédéral doit s'assurer qu'il n'aura pas de répercussions majeures sur une espèce en péril en s'appuyant sur des bases scientifiques solides, bases qui seraient manquantes en ce qui a trait aux travaux à Cacouna.

Forages à Cacouna: les meilleures expertises écartées, selon les opposants

Les meilleures expertises sur les bélugas semblent avoir été systématiquement mises de côté dans le dossier du terminal pétrolier de Cacouna, et ce, tant par Ottawa que par Québec. C'est du moins ce qui se dégage de documents déposés mercredi en Cour supérieure par le Centre québécois de droit de l'environnement (CQDE), qui tente d'obtenir une injonction pour stopper des travaux de forage entamés ces derniers jours.
Par ces forages, rappelons-le, l'entreprise TransCanada veut étudier le fond du Saint-Laurent en face de Cacouna en vue d'y construire un terminal pétrolier. Celui-ci serait raccordé à son projet de pipeline Énergie Est, qui amènerait 1,1 million de barils de pétrole de l'Alberta vers l'Atlantique; une partie de ce pétrole serait chargée sur bateaux à Cacouna. Les écologistes et bien des scientifiques craignent que ce projet n'ait un effet néfaste sur le béluga du Saint-Laurent, une espèce en péril très présente le long de la côte autour de Cacouna. De juin à octobre, les femelles se servent du secteur comme d'une sorte de «pouponnière». Une première demande d'injonction avait toutefois été rejetée par le tribunal, il y a deux semaines.
«Il y avait beaucoup de soupçons [lors de la première requête, NDLR] quant au processus qui avait été suivi. On disait que la décision ne semblait pas fondée sur ce que disent les experts qui se sont déjà penchés sur des projets du genre. [...] Là, ce que les interrogatoires nous ont permis de voir, c'est que l'analyste de l'Environnement a parlé à une chercheuse du fédéral qui [...] avait d'énormes réserves sur les travaux cet été et qui n'a pas été consultée», commente Michel Bélanger, l'avocat qui plaide la cause pour le CQDE.
Experte non consultée
Une bonne partie des documents présentés mercredi en cour sont en effet de la correspondance entre deux biologistes - une analyste du ministère provincial de l'Environnement, Anne-Marie Jean, qui demandait l'avis d'une spécialiste des bélugas de Pêches et Océans Canada, Véronique Lesage. D'après des notes de Mme Jean, le fédéral n'a pas consulté son experte pour les travaux de forage de TransCanada, et Mme Lesage ne sait pas pourquoi.
Le fédéral a préféré se fier à l'opinion d'un certain Alain Kemp, lui aussi biologiste «patenté» chez Pêches et Océans Canada, mais qui n'est pas considéré comme un spécialiste des mammifères marins. M. Kemp y jugeait que les travaux de forages ne contrevenaient pas à la Loi sur les espèces en péril.
Toutefois, d'après le compte rendu d'une autre conversation entre Mmes Jean et Lesage, la spécialiste fédérale des bélugas souligne que même si des mesures d'atténuation sont prises afin de ne pas blesser le système auditif des cétacés, le problème restera essentiellement entier : si les animaux évitent la zone des travaux, ils se priveront des ressources qu'on y trouve et qui sont vitales pour l'espèce.
«Le fait que l'étude géotechnique soit suspendue lors de la présence de bélugas ne permettra pas aux bélugas d'atteindre la côte pour la reproduction. La zone où le futur port sera situé est un hot spot pour la fréquentation des mères bélugas pour la reproduction. Donc, peut-être qu'il n'y aura pas de bruit lors du passage du béluga, mais les bélugas qui étaient présents sur le site partiront et cette zone ne sera pas fréquentée [... même si elle est] importante pour les mères et leurs veaux», écrit Mme Jean, résumant les propos de Mme Lesage.
Curieusement, toutefois, il semble que le provincial ait fini, lui aussi, par se fier à l'opinion de
M. Kemp plutôt qu'à l'expertise de Mme Lesage. D'après des comptes rendus intégraux d'interrogatoires du CQDE (effectués en présence d'avocats du gouvernement), une courte lettre du patron de la Direction des sciences de Pêches et Océans, assortie de l'avis de M. Kemp, a suffi à convaincre Québec de donner son feu vert.
Craintes partagées
En outre, il ressort des entretiens avec Mme Lesage que la spécialiste approuve les craintes émises publiquement depuis quelques mois par un autre spécialiste des bélugas, le biologiste Robert Michaud, du Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins. Il semble que Québec n'ait pas davantage tenu compte de l'expertise de M. Michaud.
Maintenant, pourquoi avoir écarté l'expertise de Mme Lesage et de M. Michaud? Au moment d'écrire ces lignes, Pêches et Océans Canada n'avait toujours pas répondu au message laissé par Le Soleil. Au ministère provincial de l'Environnement, on se bornait hier à dire que l'autorisation est accompagnée de conditions calquées sur l'avis officiel de Pêches et Océans...