Yvon Bourque sur sa terre, avec d'autres propriétaires qui tout comme lui s'opposent au projet.

Éoliennes: la bataille de Saint-Ferdinand

Dans la région de Saint-Ferdinand, la première éolienne ne sera pas érigée avant l'an prochain. Mais déjà, rien n'est plus comme avant. L'arrivée de 50 éoliennes divise les voisins. Elle empoisonne la vie municipale. Elle menace même de saper l'économie locale. Portrait d'une lutte fratricide...
Vous connaissez La zizanie, un célèbre épisode des aventures d'Astérix? Les Romains engagent un certain Tullius Detritus pour semer la discorde chez les Gaulois. Détritus est un champion de la bisbille. Dès qu'il entre dans une pièce, les meilleurs amis s'entredéchirent. Même Astérix et Obélix cessent de se parler. À la fin, Détritus est condamné aux galères, mais il n'a rien perdu de ses pouvoirs. À bord du navire, tout le monde se met à s'engueuler.
Si Tullius Detritus existait, parions qu'il serait fier de ce qu'est devenue la région de Saint-Ferdinand, depuis l'annonce de la construction d'un parc d'éoliennes. Un épicier loue des locaux à la compagnie d'éoliennes? Alors des opposants boycottent son commerce. Le voisin proéolien s'aperçoit que vous êtes opposé au projet? Alors, il vous annonce qu'il ne déneigera pas votre entrée cet hiver. Le champ de bataille s'est étendu à toutes les sphères d'activité. L'épandage du fumier, le tracé des clôtures, le passage des VTT, le bénévolat au centre de ski de fond; tout est devenu prétexte pour régler des comptes.
Le promoteur du projet, la compagnie espagnole Énerfin, croyait avoir réalisé un coup fumant en obtenant l'appui de plusieurs organismes locaux, comme le club de motoneige. Mais l'initiative n'a fait qu'étendre le conflit. Furieux de voir le club endosser les éoliennes, au moins deux agriculteurs menacent désormais d'interdire le passage des motoneiges sur leur terre.
Il est vrai que les éoliennes d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec les girouettes qui coiffaient la grange de pépé. Les éoliennes qu'on projette d'installer à Saint-Ferdinand atteignent 140 mètres, soit plus que le complexe G. Dans le nord de l'Allemagne, on envisage même d'ériger la mère de toutes les éoliennes, d'une hauteur de 155 mètres. La structure est si imposante qu'elle ne peut pas être transportée par voie terrestre.
Dans la région de Saint-Ferdinand, les opposants au projet ont récemment dévoilé un sondage Cossette-Marketing qui révèle que 44 % des citoyens s'opposent au parc éolien, contre 41 % qui l'approuvent. Pas moins de 79 % des citoyens estiment que le projet a divisé leur communauté. À peine 5 % jugent qu'il a contribué à l'unir. Cinq pour cent, c'est moins que la proportion de Québécois qui croient que le chanteur Elvis Presley est toujours vivant...
Ça arrivera près de chez vous
La bataille de Saint-Ferdinand a commencé par une rumeur, à l'été 2005. Le bruit courait que des vendeurs parcouraient les rangs pour faire signer des contrats reliés à l'énergie éolienne. Les gens se faisaient promettre une grosse somme d'argent pour chaque éolienne. Mais il était impossible de savoir combien. Ou même de savoir qui avait signé un contrat. Les signataires s'engageaient par écrit à ne rien divulguer de la transaction. Le tout se passait à la bonne franquette, sans avocat ou témoin.
C'est souvent à partir de là que les voisins ont commencé à se regarder de travers.
À Sainte-Sophie, le village voisin de Saint-Ferdinand, Yvon Bourque a découvert l'existence du projet par hasard, de la bouche d'un voisin un peu trop bavard. Au début, il n'en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. Pas moins de 23 éoliennes géantes allaient surgir dans le paysage, autour de chez lui. Sans parler d'une ligne à haute tension, dont le tracé promettait de saccager sa plantation d'épinettes. Un vrai désastre.
«Chez moi, sur mes terres, [la Commission de protection du territoire agricole] n'autorise même pas mon fils à se contruire une maison, s'insurge Yvon Bourque. Même pas dans un secteur couvert de roches. Et là, sans consulter qui que ce soit, on va faire pousser des éoliennes hautes comme des édifices de 30 étages? On va sacrifier de bonnes terres agricoles. On va déguiser l'environnement? Est-ce qu'on me prend pour un cave?»
Tempête sur la mairie
Alertée par des citoyens inquiets, la municipalité de Saint-Ferdinand a suggéré d'attendre avant de signer quoi que ce soit. Après tout, il arrive que des charlatans se promènent dans les campagnes, pour vendre toutes sortes de babioles. Mais cette fois, contrairement à d'habitude, les appels à la prudence n'ont pas été bien accueilllis. Le maire, Donald Langlois, a aussitôt reçu des messages de gens furieux, qui lui disaient de se mêler de ses affaires. Un avant-goût de ce qui allait suivre...
Après réflexion, le maire Langlois et le conseil municipal se sont ralliés au projet. Principalement pour des raisons économiques. «Nous traversons une période difficile. Les régions sont en déclin. À Saint-Ferdinand, l'hôpital est fermé depuis huit ans. Un peu partout, les municipalités se battent à coups de congé de taxes pour attirer des entreprises. Trouvez-moi une autre compagnie qui s'implanterait ici sans rien demander, en nous versant environ 64 000 $ par année.»
Le maire et plusieurs élus ont vite été plongés dans l'eau bouillante, pour leurs liens très étroits avec le promoteur du projet. Le ministère des Affaires municipales devra bientôt déterminer si trois conseillers ont négligé de dévoiler à temps leurs intérêts personnels dans le projet. L'un d'eux a même signé un contrat prévoyant l'installation de deux éoliennes sur ses terres, qui lui rapporteront environ 16 000 $ par année. Le maire Langlois s'est lui-même retrouvé sur la sellette, pour avoir participé à un voyage au Brésil, à l'invitation d'Enerfin.
Le maire Langlois jure que les frais de son voyage au Brésil ont été remboursés. Et que le séjour a permis de voir à quoi ressemblerait le parc éolien, une fois terminé. «Nous commettons tous des erreurs. Mais il faut bien comprendre la vie municipale ici. Moi, je suis cultivateur. Comme maire, je touche à peine 10 000 $ par année. C'est presque un travail à temps plein. Pendant ce temps-là, je néglige ma ferme. Alors, je peux vous assurer que si on m'avait offert de l'argent pour installer une éolienne chez moi, sur mes terres, j'aurais signé le contrat. Je ne l'aurais caché à personne, mais j'aurais accepté. Je suis maire, mais j'ai le droit de vivre.»
Bienvenue dans mon cauchemar
À quelques kilomètres du village, les paysagistes Pierre Séguin et Sonia Mondor vivent l'arrivée des éoliennes comme une petite fin du monde. En l'an 2000, ils ont ouvert les Jardins de vos rêves, un petit paradis vert, à la sauce new age. Environ 2000 personnes visitent les lieux, durant l'été. Et voilà que leur oasis de paix se retrouvera au milieu d'une imposante grappe d'éoliennes. Pour leur mode de vie et leur gagne-pain, c'est l'équivalent d'un arrêt de mort.
Pierre Séguin a pris la tête du principal groupe d'opposants au projet d'éoliennes. Il est devenu le président du Regroupement pour le développement durable des Appalaches (RDDA). Mais très vite, l'attitude des voisins favorables aux éoliennes a changé. Fini l'entraide et le bon voisinage. Les menaces plus ou moins voilées ont commencé. On lui a promis que la vie deviendrait difficile si le projet tombait à l'eau. On lui a aussi rappelé qu'il n'est pas originaire de la région, même s'il est installé depuis 35 ans.
«Avant, nous faisions plein d'échanges avec nos voisins, explique Sonia Mondor. Il y en a même un qui attendait qu'il pleuve pour étendre son fumier, pour ne pas trop déranger nos visiteurs. À la campagne, si tu n'as pas ce genre de petites attentions, ça ne fonctionne pas. Mais tout ça est fini, depuis que nous nous sommes affichés contre le projet éolien. On nous a fait déplacer un bâtiment. On nous a fait toutes sortes de misère.»
La compagnie Énerfin offre 8 000 $ par année pour chaque éolienne installée sur un terrain. Pour certains propriétaires, cela constitue une petite mine d'or. L'un des voisins du couple Séguin-Mondor a donné l'autorisation de construire huit éoliennes sur ses terres. Cela représente 64 000 $ par année. Une aubaine, d'autant plus qu'il ne subira pas le moindre désagrément, puisqu'il n'habite pas sur les lieux.
Un parc ou un jardin?
La stratégie du promoteur Énerfin consiste à jouer les bons pères de famille, énumérant les bienfaits répandus sur la région, avec un projet de 420 millions $. Son porte-parole, Simon Jean-Yelle, est fier de dire que la compagnie verse 30 000 $ par année à des organismes à but non lucratif. Il prétend aussi que la compagnie a dû tempérer l'enthousiasme certains élus. «C'est nous qui avons décidé qu'il n'y aurait pas d'éolienne à moins de 600 mètres des habitations. La MRC était prête à tolérer 400 mètres.»
Tout cela n'exclut pas quelques maladresses. Pas sûr que les déclarations du directeur général de la compagnie, Guillermo Planas Roca, aient toujours contribué à détendre l'ambiance. En mars, Monsieur assurait que le bruit généré par ses éoliennes serait inférieur à celui d'un département de soins intensifs, dans un hôpital.
Reste que la compagnie espagnole en a vu d'autres. L'opposition aux éoliennes n'est pas confinée à la région de Saint-Ferdinand. Ni au Québec. Aux États-Unis, a large de Cape Cod, l'installation d'éoliennes fait l'objet d'une querelle judiciaire qui dure depuis huit ans. En réponse à un éditorial du New York Times, un lecteur a écrit cette réplique cinglante. «Chers new-yorkais, avant de suggérer des constructions dans la cour des autres, vous devriez d'abord envisager de remplacer la torche de la Statue de la liberté par une éolienne. Nos couchers de soleil sont aussi sacrés que votre chère statue...»
Un référendum ?
Pour dénouer l'impasse, dans la région de Saint-Ferdinand, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (Bape) a suggéré de tenir un référendum. Mais qui écoute le Bape? On oublie que dès 1997, le Bureau déconseillait la réalisation d'un parc éolien en milieu habité. Dans un texte prophétique, il suggérait de réaliser les projets le plus loin possible des villages et des habitations.
Pour toutes sortes de raisons, le Québec a fait le choix inverse. Au risque de voir des régions se déchirer. Au risque de voir le développement éolien finir par tuer la filière éolienne elle-même.
«Deux conceptions du territoire s'affrontent, analyse le vice-président du RDDA, Claude Vachon. La première considère que le territoire est d'abord fait pour être exploité, pour faire de l'argent. La seconde estime que les paysages ont aussi une valeur, même si ce n'est pas immédiatement monnayable.» Le problème, c'est que désormais, quoi qu'il arrive, la région devra se réconcilier avec l'une ou l'autre. Dans une lutte à finir, il y a toujours des perdants. Mais à Saint-Ferdinand, il reste à déterminer s'il y aura aussi des vainqueurs.