Canicule mal placée...

ÉCLAIRAGE / Commençons par une devinette: s’il a fait autour de -6 °C dimanche dernier, à Québec, quelle était la température au pôle Nord, en pleine banquise? Quelque chose comme -30 °C, vous dites? Et si on vous rappelle qu’à ce temps-ci de l’année, le soleil ne se lève tout simplement pas en Arctique et ne peut donc rien réchauffer du tout, que direz-vous?

Tout être humain doté de logique devrait en principe répondre «Ah ben, facilement -40 °C». Mais en réalité, il a fait environ +3 °C au pôle Nord dimanche. Bien lire: trois degrés au-dessus de zéro. Le pôle Nord a fondu un peu, littéralement, la fin de semaine dernière, en plein mois de février, au beau milieu de la «nuit arctique» qui dure quelques mois. À Cap Morris Jesup, qui est le point le plus au nord du Groenland et qui héberge la station météorologique permanente la plus proche du pôle (environ 700 km plus au sud), le mercure est monté jusqu’à +6 °C — alors que la température moyenne de l’endroit tourne autour de -30 °C à ce temps-ci de l’année.

Alors qu’est-ce qui s’est passé? Comment est-ce possible? Normalement, explique la climatologue du consortium scientifique Ouranos Dominique Paquin, l’air froid de l’Arctique forme une sorte de «vortex» qui tourne plus ou moins en rond à quelques kilomètres d’altitude. Mais il peut arriver que, pour une raison ou pour une autre, ce vortex soit déstabilisé: il se défait alors en «morceaux», pour ainsi dire, qui descendent à des latitudes plus basses et qui permettent alors à de l’air chaud de monter du sud. 

«Le fait qu’il y a moins de glace marine cette année, ça fait qu’il y a un dégagement de chaleur plus important qu’à l’habitude dans cette région, et cela peut avoir des conséquences pendant des mois et sur de grandes distances», indique Mme Paquin. D’après le Centre de données sur la neige et les glaces des États-Unis, la banquise est moins étendue que jamais cette année, avec 13 millions de km2 à la fin de janvier — soit 1,4 million km2 de moins que la moyenne 1981-2010, ce qui est un record. C’est possiblement ce qui a déstabilisé le vortex polaire, dit Mme Paquin.

Vague de froid en Europe

En tout cas, indique le météorologue d’Environnement Canada Steve Boily, «il semble que des masses d’air arctiques se soient déplacées et que de l’air chaud au-dessus de l’Atlantique aurait alors remonté vers le nord, attrapé dans la circulation atmosphérique».

Cela explique d’ailleurs pourquoi une vague de froid sévit depuis plusieurs jours en Europe, puisque c’est en partie là que le vortex polaire est allé, indique Mme Paquin. En France, par exemple, la baie d’Ajaccio, en Corse, était couverte de neige pour la première fois en 30 ans mardi matin, rapportait l’Agence France-Presse, et une vingtaine de personnes ont péri à cause du froid d’un bout à l’autre du Vieux Continent.

La baie d'Ajaccio était couverte de neige pour la première fois en 30 ans mardi matin.

Maintenant, la question qui est sur toutes les lèvres est: est-ce la faute des changements climatiques? Il est impossible d’attribuer un événement météorologique (donc ponctuel et à court terme) à un phénomène climatique (long terme). Le réchauffement planétaire peut accroître les chances que des événements météo extrêmes surviennent, mais comme les vagues de chaleur exceptionnelles ont toujours existé, on ne peut pas dire que telle ou telle canicule s’explique par les changements climatiques actuels.

Alors est-ce qu’on peut dire que le réchauffement va faire dégeler le pôle Nord de plus en plus souvent — ce qui impliquerait que le vortex polaire descende de plus en plus souvent à des latitudes comme les nôtres en hiver?

«Cela semble fondé […] et plusieurs climatologues en sont convaincus», commence Mme Paquin. Il est vrai que si l’étendue de la banquise est bel et bien un facteur déterminant (c’est surtout une hypothèse, pour l’instant), alors on doit logiquement s’attendre à ce que cela arrive plus fréquemment: la banquise arctique perd en moyenne 13% de son étendue par décennie à son minimum, en septembre, et 3% par décennie à son maximum de mars.

En outre, un des facteurs qui maintient le vortex polaire en place est la différence de température entre l’Arctique et le reste de l’hémisphère nord: plus cette différence est grande, plus le vortex est stable parce que les masses d’air de températures (et donc de pressions) différentes n’ont pas tendance à se mélanger. Or l’Arctique se réchauffe nettement plus vite que le reste de la planète: une étude parue en novembre dernier dans Nature Climate Change estimait le réchauffement dans le Grand Nord à environ 0,66 °C par décennie, contre 0,13 °C ailleurs dans le monde. Cela suggère donc, ça aussi, que le vortex polaire pourrait devenir de plus en plus «lousse», comme on dit.

Et c’est peut-être bien ce qui va arriver. Mais voilà, nuance Mme Paquin, «quand on regarde ce qu’on a dans les modèles et les simulations (NDLR où l’on intègre presque tous les facteurs connus du climat), ce n’est pas ce qu’on voit. Ça ne montre pas que c’est ce qui va arriver. Certains modèles appuient cette conclusion-là, mais d’autres les contredisent. C’est peut-être parce que pour voir cet effet-là, il faut simuler ce qui se passe jusque dans la haute atmosphère, et c’est un peu grossier dans certains modèles. Alors c’est vraiment une question de recherche très actuelle».

L’avenir dira si c’était une simple question de raffinement de modèles ou si le vortex polaire restera plus stable qu’on le prévoit…

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EN CHIFFRES

10 à 17: Le printemps et l’automne se rallongent en moyenne de 10 à 17 jours par décennie dans l’Arctique. Cela implique que la banquise fond de 10 à 17 jours de plus par année.

+1 °C: C’est la température qu’il fait en moyenne à la station météorologique de Cap Morris… en juillet. Il y a fait +6 °C le week-end dernier.

0,9%: Dans les années 80, la «vieille glace», soit celle qui s’est formée il y a cinq ans ou plus et qui n’a pas fondu depuis, formait environ 16% de la banquise arctique. En mars 2017, ce n’était plus que 0,9%.

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MÊME L'ARCHE DE NOÉ VÉGÉTALE A TROP CHAUD!

LONGYEARBYEN — Conçue pour résister à une chute d’avion ou à un missile nucléaire, la plus grande réserve mondiale de semences va faire peau neuve en plein cœur de l’Arctique après s’être retrouvée les pieds dans l’eau à cause de la hausse du thermomètre.

Nichée dans une montagne de Longyearbyen, dans l’archipel norvégien du Svalbard, cette Arche de Noé végétale a trop chaud, même si un millier de kilomètres seulement la sépare du pôle Nord.

Les Chiliens Ivan Matus et Fernando Ortega acheminent une boîte contenant les semences de leur pays à Svalbard.

Une poussée du mercure a bouleversé l’environnement autour de l’ancienne mine de charbon en 2016 en faisant fondre le pergélisol, ce sol censé être gelé en permanence et qui contribue à maintenir la température idéale de -18 °C à l’intérieur de la chambre forte.

«Nous avons eu un été plus chaud, il y a eu des infiltrations d’eau dans le tunnel [d’accès], probablement liées au changement climatique», témoigne sur place Åsmund Asdal, l’un des coordonnateurs de la réserve de semences.

En réaction, la Norvège vient d’annoncer le déblocage de fonds pour améliorer les conditions de conservation des précieuses graines. «On veut être sûr que la chambre forte renfermant les semences reste froide toute l’année, même si les températures continuent à augmenter au Svalbard», explique le ministre norvégien de l’Agriculture, Jon Georg Dale.

Créé en 2008, le sanctuaire joue un rôle capital pour la diversité génétique: abritant désormais près d’un million de variétés, il offre un filet de sécurité face aux catastrophes naturelles, aux guerres, au changement climatique, aux maladies ou encore aux impérities des hommes.

Pour accéder au saint des saints, il faut franchir d’épaisses portes et emprunter un tunnel bétonné de 120 mètres, donnant l’impression frissonnante de s’enfoncer dans les abîmes de l’Arctique.

La galerie mène à trois alcôves elles-mêmes protégées par des grilles verrouillées : c’est là, dans des caisses scellées, que reposent les semences venues des cinq continents.

Les travaux visant à améliorer la forteresse ont déjà commencé. En contrebas, les eaux vives du fjord offrent un indice troublant du dérèglement climatique, selon Marie Haga, directrice du Crop Trust, un des partenaires associés au projet. «Quand je suis arrivée en 1985, le fjord était complètement glacé...»  AFP