Le directeur de Canards Illimités pour le Québec, Bernard Filion, revient sur les quatre décennies qu’il a consacrées aux efforts de conservation des milieux humides.

Bernard Filion de Canards Illimités: 40 ans de conservation de la nature

«Quand je suis arrivé à Canards Illimités, c’était pour un contrat de trois mois. C’était en 1977...»

Finalement, Bernard Filion est resté «un peu» plus longtemps que prévu — plus de 40 ans, en fait, qui l’auront vu devenir directeur de Canards Illimités pour le Québec en 1998. Alors que l’heure de la retraite approche, le biologiste s’est assis avec Le Soleil pour revenir sur quatre décennies d’efforts de conservation.

Q  Canards Illimités est aujourd’hui perçu comme un groupe écologiste, mais au départ, il s’agissait plutôt d’une organisation de chasseurs, n’est-ce pas?

Oui, historiquement, ce sont des chasseurs américains qui ont démarré Canards Illimités aux États-Unis dans les années 1930, parce qu’ils constataient que les populations d’oiseaux diminuaient. Ils savaient que les canards migraient au Canada et ont réalisé que les marécages où ils se reproduisaient se faisaient drainer et assécher. Alors, ils ont commencé à ramasser des fonds aux États-Unis afin d’acquérir et protéger des milieux humides au Canada.

Q  On dit souvent que les mentalités ont changé depuis un demi-siècle, qu’on est plus «écolo» qu’avant. Vous l’avez constaté dans la défense des milieux humides?

Oui, à la fin des années 1970, quand on voulait restaurer des milieux humides, on faisait vraiment face à des vents contraires. L’importance des marécages n’était pas bien acceptée, et on les drainait pour gagner de nouvelles terres agricoles. Mais ça a effectivement beaucoup changé. […] Tenez, en 2005 quand on a fait notre première cartographie des milieux humides de la Communauté métropolitaine de Québec, en conférence de presse, le maire Jean-Paul L’Allier avait dit : «Quand j’étais jeune, aménager un milieu humide, ça voulait dire le drainer! C’était vu comme des places à maringouins, ça puait, etc. Mais j’ai compris aujourd’hui que les milieux humides ont un rôle important et que les aménager, c’est les conserver.»

Pas besoin d’aller très loin pour trouver d’autres exemples, d’ailleurs : dans les années 1960, aménager la rivière Saint-Charles, ça voulait dire la bétonner! C’est quand même considérable comme cheminement, quand on y pense.

Q  Mais la cause des milieux humides n’est pas gagnée pour autant, non?

R  Dans les années 2000, on avait acquis et restauré bien des marais, mais on s’est demandé : est-ce qu’on est en train de gagner ou de perdre la guerre, dans l’ensemble? Et c’est là qu’on a constaté qu’on en perd plus qu’on est capable d’en conserver. On voyait les statistiques des superficies qu’on restaurait et, de l’autre côté, le bilan des certificats d’autorisation [pour le drainage].

[…] Et il y a encore de la résistance, aussi. Tant qu’un projet de conservation ou de restauration n’affecte pas un promoteur ou un projet de développement, tout se passe sans problème. Mais dès qu’il y a un développement domiciliaire, un parc industriel, etc., alors il y a un conflit entre le gain individuel et l’intérêt collectif, et ce n’est pas toujours facile à résoudre. 

Q  Parmi les principaux freins qui nuisent toujours à la conservation des milieux humides, lequel vous vient à l’esprit?

R  De nos jours, on parle de développement durable, mais c’est récent, on ne pensait pas comme ça avant. Alors, on doit maintenant déconstruire des maisons dans des zones inondables. Et notre système n’est pas fait pour intégrer la notion de développement durable : le système de taxation municipale pousse à un développement infini. […] C’est une spirale qu’on suit jusqu’à ce que ça s’effondre, et on fait des petits accommodements là-dedans, mais ce n’est pas durable à la base. On essaie de faire mieux, mais on ne remet pas en question le paradigme de base, et c’est ça qu’il faudrait faire.

* Certains passages de ce questions-réponses ont été édités pour des raisons de longueur et de cohérence.