La baleine noire qui a subi une nécropsie en septembre à Miscou était empêtrée dans des engins de pêche au crabe.

Bébés baleines noires: une absence jamais vue

GASPÉ — Les mauvaises nouvelles s’accumulent pour les baleines noires. Aucun veau n’a été repéré parmi 65 bêtes qui viennent d’entrer dans la baie de Cape Cod au Massachusetts. Ils brillent aussi par leur absence au large de la Géorgie et de la Floride, où les femelles mettent bas de janvier à mars. Combinée aux 18 mortalités recensées l’an dernier, cette absence trace un portrait noir qui confirme l’urgence d’agir, croient les scientifiques.

«On espère très fort que les baleines puissent avoir eu leurs bébés ailleurs», dit Tonya Wimmer, directrice de la Marine Animal Response Society, en Nouvelle-Écosse. La combinaison de telles mortalités et l’absence de nouveau-nés à cette époque est du jamais vu depuis que l’espèce est suivie, indique-t-elle.

«Est-il possible que ces animaux aient changé leur patron de déplacement hivernal?» demande Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). Si l’absence de veaux se confirme, «ce serait catastrophique», dit-il.

«Il faut prendre la situation au sérieux. Au niveau mondial, peu d’espèces de grands mammifères sont aussi menacées de disparaître à si brève échéance. On a une responsabilité énorme», ajoute M. Michaud.

L’an dernier, 18 baleines noires ont été retrouvées mortes dans l’est de l’Amérique du Nord, soit 12 en eaux canadiennes et 6 en eaux américaines. Il reste environ 450 baleines noires de l’Atlantique Nord, dont une centaine de femelles adultes. 

L’an dernier, seulement cinq veaux ont été observés, comparativement à une moyenne de 17 par an ces 23 dernières années.

L’intervalle entre deux grossesses a atteint 10 ans en 2017; c’était entre 3 et 7 ans les neuf années précédentes. «C’est perçu comme une conséquence du niveau de stress. Quand une femelle est prise dans un engin de pêche et qu’elle se déprend ou qu’elle est déprise par des humains, elle ne réussira pas à refaire le plein d’énergie», explique M. Michaud.


« C’est presque de devoir choisir entre les baleines noires et les crabiers. »
Robert Michaud, directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM)

La biomasse de copépodes, une nourriture vitale pour les baleines noires, est à la baisse dans leur habitat traditionnel d’été. Moins grasses, elles pourraient manquer d’énergie pour se reproduire. 

Les baleines noires sont observées en plus grand nombre dans le golfe du Saint-Laurent ces dernières années.

Elles sont victimes de deux menaces humaines: les collisions avec les navires et les engins de pêche. Des mesures ont été mises en place pour réduire le risque de collisions, «peut-être même à un niveau acceptable», croit M. Michaud. 

Transports Canada a limité la vitesse des navires en 2017 dans le golfe du Saint-Laurent, une mesure qui devrait être à nouveau instaurée cette année. Sur la côte est américaine, des voies navigables ont été déplacées.

«La problématique avec les pêcheries est plus difficile à résoudre», dit M. Michaud. «Si les baleines noires continuent à venir [dans le golfe], on a un conflit majeur. C’est presque de devoir choisir entre les baleines noires et les crabiers. [La pêche au crabe], c’est des centaines de kilomètres de câbles qu’on met dans le chemin des baleines. Si quelqu’un peut trouver une solution, ce sont les pêcheurs.»

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DU LONG TERME, EXIGENT LES CHERCHEURS

Des scientifiques demandent que les millions annoncés par Ottawa pour protéger les baleines servent à du travail de longue haleine, et pas seulement à des projets sexy pour régler des problèmes à la mode, comme la hausse du transport de pétrole par navire.

Dans le budget présenté mardi, Ottawa a prévu 167 millions $ répartis sur cinq ans pour aider les baleines en péril à se rétablir, dont le béluga du Saint-Laurent et la baleine noire.

«J’espère qu’une partie de ces fonds iront aux programmes de recherche de base, à long terme», dit M. Michaud. Les scientifiques ont passé «des milliers d’heures sur l’eau» à étudier les baleines. Ils tentent, avec des moyens limités, de documenter les carcasses échouées.

«C’est plus sexy de dire: “On a envoyé des drones.” Ça calme le public et on peut envoyer nos pétroliers», lance M. Michaud. 

Le ministre des Pêches et des Océans, Dominic LeBlanc, annoncera d’ici peu un investissement dans une technologie pour détecter les baleines noires et éviter les collisions avec les navires. Déjà l’été dernier, des drones sous-marins ont sillonné le golfe pour détecter les baleines, via leurs cris. 

«Ce sont des choses importantes, qui répondent à des enjeux actuels, en lien avec l’intention du Canada de faire du commerce d’hydrocarbures. En parallèle, qu’on n’oublie pas les programmes de base», insiste M. Michaud.