Baleines mortes: un défi pour les experts

C'est à une «tâche énorme et complètement imprévue» à laquelle s'activent les experts et scientifiques du pays pour élucider les morts mystérieuses et rapprochées de huit baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent, du jamais-vu.
«La nature de ces événements-là bouleverse tout le monde. Tout le monde arrête de respirer et travaille que sur ça». Le directeur du Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins (GREMM), Robert Michaud, ne cache pas que le travail à abattre est colossal avec la mort de huit baleines noires, dont six ont subi une nécropsie.
Encore cette fin de semaine, les équipes étaient à pied d'oeuvre pour examiner la huitième carcasse sur l'île Miscou au Nouveau-Brunswick. Chaque nécropsie mobilise une équipe d'un moins une vingtaine de spécialistes et bénévoles. C'est sans compter l'opération pour localiser et remorquer la baleine qui peut peser entre 35 et 55 tonnes.
«C'est considérable comme entreprise, mais l'enjeu l'est aussi», illustre M. Michaud. «On coordonne un grand nombre d'expertises différentes [Pêches et Océans Canada et des organismes, réseaux de protection et universités du pays sont impliqués]. Il y a peu de vétérinaires pour ce type de nécropsie là dans le monde également.»
Le professeur et vétérinaire de l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard, Pierre-Yves Daoust est l'un d'entre eux. «Il y a énormément d'analyses qui doivent toutes être jointes ensemble. C'est énorme et ça demande beaucoup de coordination. Chacun doit faire sa part et de façon très méticuleuse», a indiqué le pathologiste de la faune.
M. Daoust a d'ailleurs confié au Soleil qu'il n'a pas pu encore compléter les analyses des nécropsies effectuées sur les trois premières baleines à l'Île-du-Prince-Édouard parce qu'est arrivée trop rapidement la mort des autres. Le délai de six à huit semaines évoqué au départ s'allonge «d'un autre bon mois», a indiqué le vétérinaire.
«J'ai d'autres analyses à faire et ça n'inclut pas la rédaction du rapport et la consultation avec les autres [experts]. Après avoir fait la nécropsie de six baleines, il faut synthétiser tout ça, être certain qu'on couvre tous les éléments. [...] C'est toujours une question de ressources et pour le moment, c'est une tâche énorme qui était totalement imprévue.»
Jouer contre le temps
Le défi sera aussi de mettre en commun les conclusions de tous les examens effectués sur les carcasses pour en arriver à «quelque chose de cohérent» pouvant expliquer la mort aussi rapprochée de huit baleines noires dans le golfe Saint-Laurent. Quatre autres baleines se sont aussi empêtrées dans des filets de pêche dans cette même période.
«Quand on se préoccupe d'une espèce en voie de disparition, on joue toujours contre le temps parce qu'une des caractéristiques de ces populations-là, c'est qu'elles sont vulnérables à des phénomènes inconnus», se désole Robert Michaud. «Perdre un grand nombre d'animaux de ces espèces, ça peut être très dévastateur.»
Il ne reste que 500 baleines noires dans le monde entier et elles se trouvent dans l'Atlantique. «Cet épisode-là est un rappel brutal qu'on a une responsabilité de partager la planète avec les autres espèces. Ici, on a un vrai cas. On a collectivement une responsabilité de les protéger, de ne pas les voir disparaître», ajoute M. Michaud.
«Une espèce qui disparaît, c'est un drame. Et là, ça se joue dans la cour chez nous.»
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La thèse d'une algue toxique «moins vraisemblable»
Chaque analyse de baleine mobilise une équipe d'au moins une vingtaine de spécialistes et bénévoles. C'est sans compter l'opération pour localiser et remorquer la baleine qui peut peser entre 35 et 55 tonnes.
Si le mystère demeure entier pour élucider la mort de huit baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent, l'hypothèse de la présence d'une floraison d'une algue toxique devient «moins vraisemblable», selon Robert Michaud.
Les nécropsies exercées depuis juin ont mené à l'explication que les baleines soient fort possiblement mortes des suites d'une collision ou d'un empêtrement dans des filets. Le vétérinaire Pierre-Yves Daoust a aussi laissé savoir que l'examen sur la baleine numéro huit présentait «des observations semblables» à ce qui a été vu jusqu'à présent.
Ce qui préoccupe, c'est le nombre de mortalités en si peu de temps. Les experts avaient dans la mire la thèse qu'une biotoxine dans l'eau aurait pu rendre les baleines inaptes à naviguer. Mais la découverte d'une huitième carcasse, sept semaines après les premières, rend la théorie mois probable parce qu'une algue toxique «à une durée de vie limitée».
«Si on écarte la biotoxine, l'alternative devient moins le fun», indique M. Michaud. «Si on ne peut expliquer cet épisode par un phénomène naturel, ça va nous mettre beaucoup, beaucoup de pression pour essayer de trouver des solutions avec les pêcheurs et l'industrie maritime [...] Ça voudrait dire que ça impliquerait plus l'activité humaine».
Parce que les baleines noires seraient «des réfugiés climatiques» qui viennent se nourrir dans le golfe St-Laurent que depuis quelques années. «On va avoir à revoir rapidement nos activités [...] Ça va être un véritable défi parce qu'on est relativement pauvre en données, leur présence chez nous est relativement nouvelle», ajoute-t-il.
«Il sera urgent de voir c'est quoi les secteurs fortement habités et quel est le niveau de chevauchement avec la marine marchande ou la pêche pour arriver à réduire les risques». Les baleines noires nagent souvent près du littoral et s'alimente en surface ce qui augmente le risque de collision avec des bateaux ou des empêtrements.