Pendant les années 80 et jusque vers la fin des années 2000, on retrouvait en moyenne une seule carcasse de «veau» (un béluga de l’année) par année sur les rives du Saint-Laurent. Depuis 2008, cependant, ce nombre est passé à 7 en moyenne, et pas moins de 10 ont été trouvés l’an dernier.

Autre année noire pour les jeunes bélugas du Saint-Laurent

C’est une enquête que les biologistes qui étudient les cétacés du Golfe aimeraient sans doute mieux ne pas avoir à faire : pour des raisons qu’il reste à éclaircir, l’année dernière a été, encore une fois, particulièrement difficile pour les bébés bélugas du Saint-Laurent, selon le bilan annuel du GREMM rendu public jeudi.

«Ça fait presque 10 ans qu’on a noté une augmentation de la mortalité chez les nouveau-nés. Chaque année, je me dis : on va finir par en sortir, c’est peut-être cette année que ça arrête, c’est peut-être cette année. Mais on n’a aucun signe que c’est en train d’arrêter», déplore le directeur scientifique du GREMM (Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins), Robert Michaud.

Pendant les années 80 et jusque vers la fin des années 2000, on retrouvait en moyenne une seule carcasse de «veau» (un béluga de l’année) par année sur les rives du Saint-Laurent. Depuis 2008, cependant, ce nombre est passé à 7 en moyenne, et pas moins de 10 ont été trouvés l’an dernier.

Au total, c’est 22 carcasses échouées qui ont été trouvées en 2017 par des passants. Il s’agit d’un nombre un peu supérieur à la moyenne, qui est de 15, mais c’est vraiment le sort des nouveau-nés qui inquiète. La plupart de ceux qui ont été examinés à l’École de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal au cours des dernières années n’étaient âgées que de quelques jours, voire quelques heures, et montraient des signes de déshydratation. Cela indique, selon les biologistes qui travaillent avec le GREMM, que la mère ne les a tout simplement pas nourris.

Maintenant, pour quelles raisons les femelles bélugas abandonneraient-elles leurs petits? «On a une donnée qui a suivi la même tendance que la mortalité des nouveau-nés, explique M. Michaud : la mortalité des femelles lorsqu’elles donnent naissance ou juste après. […] Avant, les femelles mortes en conditions périnatale représentaient environ 10 % des carcasses de femelles qu’on trouvait sur les rives. Maintenant, ça tourne plus autour de 60 à 65 %, et ça implique évidemment la mort du rejeton.»

Nourriture et bruit

On sait que certains stocks de poissons dont se nourrissent les bélugas, notamment le hareng de la côte sud, se sont écroulés depuis une vingtaine d’années. Il est donc possible que les femelles ne trouvent plus à se nourrir suffisamment pour couvrir les grands «coûts énergétiques» que la grossesse et l’allaitement implique, ce qui les forcerait à abandonner leur progéniture — quand elles ne meurent pas elles-mêmes.

Il se peut aussi que le bruit du trafic maritime et des polluants jouent un rôle dans ce problème. On sait, dit M. Michaud, que les retardateurs de flamme nommés PBDE, aujourd’hui interdits de vente mais qui ont connu un fort succès dans les années 1990 et 2000, pourrait avoir des effets neurologiques sur les nouveau-nés. Plusieurs chercheurs travaillent depuis quelques années à tester ces hypothèses.

Mais pour l’heure, «il faut réaliser qu’une fois qu’une espèce se met à décliner, ça peut aller vite. Il y a une vingtaine d’années, il restait quelques centaines de vaquitas [petit dauphin du Pacifique], maintenant on me dit qu’ils ne sont plus qu’une douzaine. Il y a une vingtaine d’années, on avait une population de baleine franche de l’Atlantique que l’on croyait en rémission, maintenant on craint son extinction», souligne M. Michard, qui se demande si le béluga du Saint-Laurent n’a pas atteint ce point, lui aussi.