Le Dr Hugo Viens, le président de l’Association médicale du Québec insiste. Si on veut repenser le système, il faut le regarder autrement que sous la lorgnette de la rémunération.

Entrevue avec le Dr Hugo Viens: sauver le système du naufrage

Le président de l’Association médicale du Québec (AMQ), le Dr Hugo Viens, a beaucoup fait parler de lui au cours des derniers jours après avoir publié une lettre ouverte à ses collègues, dans laquelle il exprime son malaise eu égard à la dernière entente conclue entre Québec et les spécialistes. Entrevue avec un chirurgien orthopédiste engagé, qui plaide pour une véritable participation de l’AMQ à l’organisation du système de santé. Et qui rencontrera jeudi le ministre Gaétan Barrette pour discuter des 15 solutions mises de l’avant par le collectif dont son association fait partie pour sauver le système du naufrage.

Le Dr Hugo Viens ne s’en cache pas, sa lettre avait comme objectif de faire sortir les médecins de l’ombre, de vérifier si, au-delà des commentaires publiés par certains de ses collègues sur les réseaux sociaux, son malaise est partagé par une «majorité silencieuse».

«Si l’appel que j’ai fait à mes collègues n’est pas entendu, qu’on ne reçoit pas une réponse positive, on va considérer que la communauté médicale préfère reconnaître les efforts de la FMSQ [Fédération des médecins spécialistes du Québec] et la voie que les fédérations utilisent comme mode de relation avec l’État. Je trouverais ça triste parce qu’on n’améliorera pas comme ça le doctor bashing et notre système de santé», dit le Dr Viens, qui compte aussi sur la tournée sur le professionnalisme que fait actuellement son association pour «tâter le pouls des médecins qui n’ont peut-être pas de voie pour s’exprimer».

L’AMQ est une association vieille de 150 ans qui compte quelque 10 000 membres, «ce qui est quand même impressionnant, considérant que le membership est volontaire», souligne le Dr Viens.

Dans les autres provinces canadiennes, ce sont les associations équivalentes à l’AMQ qui ont le mandat de promouvoir le professionnalisme médical et de négocier les ententes avec les gouvernements. «Le Québec est la seule province où il y a des syndicats indépendants de l’Association médicale (les deux fédérations de médecins sont nées dans les années 60, dans la foulée de la création du régime public d’assurance maladie, le corps médical craignant notamment de voir le gouvernement lui imposer le salariat)», rappelle-t-il.

Au Québec, illustre le président de l’AMQ, «le surdiagnostic génère une importante dépense inutile et il n’y a pas, au sein des fédérations médicales, cette volonté de s’attaquer à cette problématique parce que ce n’est pas dans leur mandat, qui est de défendre les intérêts économiques et de pratique de leurs membres».

Est-ce que l’AMQ devrait prendre la place des deux fédérations pour négocier avec le gouvernement, selon lui? «Je pense que les syndicats ont leur place, qu’une rémunération, ça se négocie. Mais l’organisation du système, ça se discute et ça se construit. Et on voudrait être à la table pour y participer.»

Le Dr Viens estime que «la prime jaquette ou pour arriver à l’heure, c’est un exemple de la perversion dans laquelle on évolue […] quand le seul levier de travail et de collaboration entre un groupe professionnel et l’État, c’est via les modes de rémunération et le contrôle des actes».

«Si on s’enferme dans ce discours-là, on se dirige vers le mur. On le voit dans l’entente [entre Québec et la FMSQ]. On met de l’argent pour notamment augmenter l’accès en imagerie diagnostique, en écho… Est-ce qu’on est dans la bonne voie? Non, on continue de multiplier les actes, de diminuer la pertinence. On se retrouve dans un système où les médecins vont facturer encore plus d’actes, on cannibalise encore plus de ressources qu’on pourrait mettre ailleurs», analyse le président de l’AMQ.

Rigidité des modèles

Le Dr Viens insiste : si on veut repenser le système, il faut le regarder autrement que sous la lorgnette de la rémunération.

«La rigidité de nos modèles de rémunération actuellement nous empêche d’évoluer dans un système de santé qui devrait passer au 21e siècle. On est encore dans un modèle des années 70. On ne peut rien faire parce que les modes de rémunération sont fixés et négociés par des syndicats qui ne travaillent pas à l’organisation des soins. Il faut regarder comment on peut bâtir un système de soins avec multidisciplinarité, et après on détermine la rémunération. Là, on procède complètement à l’envers : c’est le mode de rémunération qui dicte tout et qui fige après l’organisation des soins», déplore le Dr Viens, selon qui il n’y a pas de mode de rémunération idéal. «C’est le modèle organisationnel qui détermine le meilleur mode de rémunération.»

Cet automne, un collectif réunissant l’AMQ, l’Alliance des patients pour la santé, la CSN et l’Association des cadres supérieurs de la santé et des services sociaux ont publié un document énumérant 15 solutions pour améliorer le système de santé. «On a eu une excellente réponse des partis d’opposition, qui nous ont rencontrés. Ça a été plus difficile d’obtenir une rencontre avec le ministre Barrette, mais on l’a eue», se réjouit le Dr Viens. La rencontre est prévue pour 15h jeudi au bureau du ministre de la Santé.

Lire la lettre ouverte du Dr Hugo Viens à ses collègues ici