L'Union des municipalités du Québec, présidée par le maire de Rimouski, Éric Forest, n'a pas de «réflexion comme telle» sur la nécessité des maires à temps plein, affirme M. Forest.

Un maire comme agent de développement

Les deux derniers maires des Méchins, une municipalité d'un peu plus de 1000 âmes située à la frontière du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, considèrent que la tâche de maire d'une municipalité rurale est une «chasse gardée de retraités». Le salaire du premier magistrat est de 4560 $ par année et l'allocation de dépenses se situe à 2280 $.
Jean-Sébastien Barriault y est devenu maire en 2010. Il avait 30 ans et venait de s'acheter une maison. «On est une municipalité dévitalisée», souligne le doctorant en science politique, qui a démissionné de ses fonctions l'an dernier. «Il n'y a plus de jeunes. Je voulais développer. J'ai mis le paquet. Je mettais les bouchées doubles. À ma job, je travaillais 35 heures. Mais avec les tâches de maire et les rencontres de soir, je faisais facilement 60 à 70 heures par semaine.»
«On voulait développer une rue, continue-t-il. Il a fallu que je m'improvise urbaniste. Quand l'épicerie a fermé, il fallait faire quelque chose. Je me suis improvisé entrepreneur. Tu dois être bon dans tout.»
Selon l'ex-élu, une municipalité comme Les Méchins, ayant un budget d'environ 2,5 millions $, requiert un maire à temps plein. Un salaire de 30 000 $ l'aurait incité à continuer comme maire. «Le gouvernement parle beaucoup d'occupation du territoire et de développement régional, fait-il remarquer. Mais il ne fait pas grand-chose. Il a donné 200 millions $ pour un nouveau colisée à Québec. Pourquoi ne donnerait-il pas 30 000 $ par année pendant quatre ans aux maires des 152 municipalités dévitalisées du Québec? Ça coûterait 18 millions $.»
Steve Ouimet a succédé à Jean-Sébastien Barriault pendant cinq mois. Âgé lui aussi dans la jeune trentaine et père de deux enfants, l'homme tient le même discours. Il ne s'est d'ailleurs pas représenté à la mairie lors des dernières élections pour cette raison.
«La façon dont on travaille comme maire, c'est un peu comme un agent de développement, explique l'intervenant social. On doit insuffler des idées de développement auprès de la population. Je mettais environ 15 heures par semaine, mais j'aurais très bien pu faire 35 heures. J'aurais pu monter des projets, aller chercher des subventions, être un genre d'allumeur de flammes, mettre la communauté en action et être à l'écoute des citoyens pour mettre en place une mobilisation.»
S'il était maire à temps plein, M. Ouimet se contenterait d'un salaire annuel de 25 000 $ et d'une allocation de dépenses de 12 500 $. Sinon, il est impensable, selon lui, de concilier la fonction de premier magistrat, un emploi à temps plein et la famille. «Je n'étais jamais chez nous, se rappelle-t-il. J'étais toujours en réunion. Il fallait que je manque de l'ouvrage pour remplir mes fonctions de maire. J'avais 4300 $ par année. Pour l'ampleur de cette job-là, ce n'est pas motivant. Ceux qui ont le temps de faire ça sont à la retraite.»
Voix discordante
Homme d'une autre génération, le maire de Cap-Chat, Jude Landry, ne croit pas qu'il soit utile, pour une ville comme la sienne, de remplir ses fonctions à temps complet. Cap-Chat, qui a un statut de ville, compte près de 2600 habitants. C'est la municipalité voisine des Méchins.
«D'après moi, ce n'est pas bon, croit M. Landry. On est mieux d'avoir un bon dg [directeur général] qui agit comme un commissaire industriel. Un maire à temps plein à Cap-Chat coûterait plus cher aux contribuables et ce ne serait pas vraiment utile.»
M. Landry, qui précise qu'il est disponible 24 heures sur 24 pour sa municipalité, estime que certains maires à temps plein s'engagent dans trop de projets et d'organismes et qu'ils participent à tellement de réunions qu'ils finissent par ne pas être plus disponibles pour leurs contribuables.
Il est rémunéré à hauteur de 10 000 $ par année. À cela s'ajoute une allocation de dépenses de 5000 $. M. Landry est un homme d'affaires qui possède notamment des salons funéraires, une quincaillerie ainsi que des édifices commerciaux et de logements.
À savoir si ce pourrait être un incitatif pour attirer davantage de jeunes à la mairie, le magistrat hésite. «Peut-être, répond-il. Mais pour des jeunes, ce n'est pas évident parce que c'est beaucoup de réunions le soir, et ça demande beaucoup de disponibilité. Quand ils ont une famille, ce n'est pas facile.»
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Ce qu'ils en pensent
› Guy Chiasson, professeur de sciences politiques à l'Universitédu Québec en Outaouais
L'évolution du rôle des municipalités favorise un passage aux maires à temps complet, croit Guy Chiasson, professeur de sciences politiques à l'Université du Québec en Outaouais. «Les élus ont vu s'accroître leur rôle par les gouvernements supérieurs, qui leur donnent de nouvelles responsabilités, et par les citoyens, qui demandent un rôle plus actif, qui attendent du maire qu'il s'occupe du développement, des occasions de créer de l'emploi, de la qualité de vie des citoyens.»
La fonction d'élu à temps partiel ressemblait davantage à celle d'un administrateur siégeant à un conseil d'administration, illustre M. Chiasson. Aujourd'hui, «il y a une tendance à la professionnalisation des élus qui se considèrent davantage comme des politiciens».
Le modèle à temps partiel tend à «limiter le type de candidature», selon M. Chiasson. «Ça prend quelqu'un qui a un emploi compatible : des retraités ou des entrepreneurs avec des horaires flexibles, des notables. Ça tend à limiter l'accès à d'autres groupes sociaux, notamment les femmes et les jeunes.»
M. Chiasson admet que la transition vers une mairie à temps complet n'est pas toujours bien acceptée, à cause des coûts. Il note que certaines municipalités ont eu recours à des commissions indépendantes pour fixer le salaire de leur élu.
› Éric Forest, maire de Rimouski
L'Union des municipalités du Québec, présidée par le maire de Rimouski, Éric Forest, n'a pas de «réflexion comme telle» sur la nécessité des maires à temps plein, affirme M. Forest. Mais ce dernier souligne qu'il a fait de cette question un enjeu de sa première course à la mairie, remportée en 2005. «J'offrais d'être maire à temps plein, rappelle M. Forest, j'avais même défini le salaire, en disant que je le ferais pour 80 000 $. Le contrat moral était clair. [...] L'important, c'est que ce soit transparent. Si tu veux être maire à temps plein, il ne faut pas attendre après les élections pour le dire.»
Selon M. Forest, sa présence à temps plein «a fait une différence. Ça m'a permis de m'investir totalement. J'ai immédiatement lancé une démarche de planification stratégique, Rimouski 2006. Je n'aurais pas pu faire ça le soir et la fin de semaine».Geneviève Gélinas (Collaboration spéciale)