Poisson-volant de Paul-Émile Borduas

Un été Borduas à Baie-Saint-Paul

Depuis samedi, l’exposition «La révolution Borduas: espaces et liberté» fait souffler un vent de révolution, de poésie et d’absolu sur le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. Des pièces rarement exposées, gouaches, encres, aquarelles, tableaux, photographies et sculptures permettent de retracer l’évolution de sa pensée et de son œuvre, intrinsèquement liées.

Faire venir à Baie-Saint-Paul la soixantaine d’œuvres issues de collections muséales, institutionnelles ou privées a représenté un défi colossal pour l’équipe de la commissaire Anne Beauchemin. «J’aurais aimé avoir davantage de tableaux de la période noir et blanc [les dernières de l’artiste, faites à Paris], mais ce sont des œuvres très fragiles, confie-t-elle. À cause du type de peinture qu’il utilisait, il y a beaucoup de craquements et de soulèvements, surtout dans les noirs. La peinture à l’huile, lorsque c’est très épais, ça sèche lentement, ça crée des tensions et c’est problématique pour la conservation.»

Les musées ont donc évalué les tableaux en leur possession avant d’accepter ou non de les envoyer dans Charlevoix. À l’arrivée, les émissaires des musées prêteurs ont scruté de nouveau les œuvres à la loupe. Quant aux œuvres sur papier, provenant majoritairement de collectionneurs, elles seront présentées en rotation, pour éviter que l’exposition prolongée à la lumière n’en ternisse les couleurs.

Portrait de Borduas par Philippe Pocock

En collaboration avec Louise Vigneault, spécialiste de Borduas, la commissaire a cherché à montrer le développement de la pensée de l’artiste à travers différentes périodes. «Un retour aux sources», résume-t-elle.

Recherche d’authenticité

Pendant sa formation, peinture religieuse, dessins réalistes et explorations cubistes, fauvistes et géométriques montrent que Borduas, même s’il maîtrisait les techniques classiques, avait déjà soif de liberté et de décloisonnement. 

Un espace est consacré au travail photographique de Borduas, aussi méconnu qu’original. Ses études de paysages, croquées en Gaspésie, témoignent de sa vision particulière de l’espace et de son intérêt pour les formes. «Ce n’est pas le grand paysage gaspésien qu’on voit, mais des clôtures ou la vue du motel. Il utilise le Rocher percé pour bloquer l’horizon, plutôt que de le prendre perdu au loin dans l’océan», explique la commissaire.

Entre les œuvres de 1941 et celles de 1942, fortement marquées par son enseignement du dessin aux enfants, qui l’amène à replacer la spontanéité au cœur de la création, il y a tout un monde. 

«L’automatisme, c’est vraiment une recherche d’authenticité, d’être au plus près de lui-même. En 42, il vient de lire le Minotaure et de prendre connaissance du mouvement surréaliste. Plutôt que de travailler avec des formes et des couleurs préétablies, il se lance sur des pages blanches, trace des lignes au hasard qu’il remplit de couleurs», indique Mme Beauchemin. Le résultat lui inspire des titres imaginatifs, comme Poisson-volant ou encore Le condor embouteillé. Ses peintures à l’huile (comme Parachutes végétaux) présentent des formes libres sur des fonds lisses, sans ligne d’horizon, qui rappellent ceux de Dali. «Petit à petit, c’est le mouvement des taches qui va l’intéresser», note la commissaire. 

Feuillets intérieurs du Refus global, 1948

Deux vitrines présentent Refus global, «porté par le même mouvement de liberté qu’il recherchait dans son art, mais qu’il étend maintenant à toute la société». Les différents  feuillets, placés en éventail, mettent l’accent sur la vision multidisciplinaire du manifeste. Le vierge incendié, publié la même année par le poète Paul-Marie Lapointe, et les titres d’articles de journaux que Borduas a rassemblés pendant un an et demi dans ses archives personnelles, montrent bien les résonances de ce puissant appel au changement.  

Les gouaches et aquarelles des années 50, aériennes et délicates, permettent d’apprécier l’évolution du geste de l’artiste, alors que des sculptures de bois portant des noms de pays portent ses envies d’exil. Ce sera New York, où il se frotte aux expressionnistes abstraits et à Jackson Pollock, puis Paris, où il délaisse les couleurs pour le noir et blanc, «comme une recherche de simplicité, une vision de l’essentiel», souligne Anne Beauchemin. 

Des portraits pris par le photographe Philippe Pocock, la liste de toutes ses expositions, des cartons d’invitation, des photos lors du vernissage de la première exposition automatiste, où Borduas explique ses œuvres à Claude Gauvreau, qui rigole, rendent le géant de l’art moderne québécois plus tangible. L’audioguide, composé à 75 % de ses textes, permet quant à lui de plonger pleinement dans sa pensée. 

Une série de reproductions d’œuvres en hommage ou inspirées de Borduas, dont un texte de Françoise Sullivan et une bannière créée lors du Printemps érable, clôt l’exposition, qui se poursuit jusqu’au 4 novembre.

Il y aura une table ronde soulignant le 70e anniversaire du manifeste Refus global le 7 août à 14h, au MAC de Baie-Saint-Paul. 

Borduas explique comment regarder un tableau non figuratif: http://expositionvirtuelle.ca/multimedia/983-fra