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 Le centre communautaire de loisirs de Cap-aux-Os va transformer en logement touristique ses deux derniers logements à long terme.
 Le centre communautaire de loisirs de Cap-aux-Os va transformer en logement touristique ses deux derniers logements à long terme.

Quand le communautaire joue le jeu des flips touristiques en Gaspésie

Simon Carmichael
Simon Carmichael
Initiative de journalisme local - Le Soleil
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«Considérant que la demande ne cesse d’augmenter, il est entendu [...] que la décision de ne plus avoir de logements à long terme soit prise et appliquée le plus rapidement possible». Par cette courte motion, adoptée à l’unanimité par le conseil d’administration, le Centre communautaire de loisirs de Cap-aux-Os, près de Gaspé, a officialisé un flip touristique additionnel à survenir en Gaspésie, où une grave crise du logement sévit.

Lorsqu’on cherche «Centre communautaire de loisirs de Cap-aux-Os» sur Internet, le premier résultat qui apparaît est un lien vers le site de réservation Booking.com, suivi de Tripadvisor. Depuis quelques années, on peut y louer, à prix raisonnable, une des 12 chambres aménagées par l’organisme sans but lucratif pour les visiteurs. Les fonds amassés sont utilisés pour financer les activités communautaires. 

Dans les commentaires des plateformes de réservation, on peut lire des messages de visiteurs heureux d’être hébergés «avec les locaux», félicitant l’aspect communautaire de l’auberge au passage. En réponse au manque criant de logements à Gaspé, le centre, qui se nomme également «La Petite École de Forillon» réservait deux appartements pour location à long terme à des membres de la communauté, et offrait de l’hébergement d’urgence pour les situations extrêmes. 

Or, à compter de 2022, la petite école deviendra entièrement touristique, puisqu’elle transformera ses deux appartements locatifs en hébergement pour visiteurs. Pour cause, «la demande de la clientèle [qui] ne cesse d’augmenter d’année en année». Deux familles devront se trouver un nouveau chez-eux, dont une avec un jeune enfant.

Si ce «changement de vocation» semble anodin, il s’inscrit dans une tendance lourde en Gaspésie, la multiplication des flips touristiques, alors que la péninsule est confrontée à la pire crise locative de son histoire. En janvier dernier, la Ville de Percé a légiféré afin de serrer la vis à cette pratique, qui consiste à transformer des logements à long terme en hébergement touristique saisonnier. 

Le maire de Gaspé, Daniel Côté, déplore la décision du conseil d’administration, mais précise qu’ils agissent «tout à fait dans leur droit», et que les élus «n’ont pas à s’en mêler puisque le conseil est indépendant».

«Ce genre de décision est triste pour les familles, et c’est dur pour la communauté», juge-t-il. «Ça fait particulièrement mal parce qu’on cherche à développer nos milieux avec des logements à l’année. Je ne soutiens pas la décision, loin de là, mais c’est à eux de décider et de justifier le geste», tranche celui qui est régulièrement confronté au manque criant de logements dans sa ville.

En 2019-2020, l’auberge a hébergé quelque 1800 nuitées, selon le rapport annuel.

Déraciner des acteurs de la communauté

Sur son site web, la petite école de Forillon est présentée comme un organisme qui a pour mission de «soutenir la famille et d’encourager l’implication des citoyens dans la communauté de Cap-Aux-Os, et ce, au moyen du loisir et de l’action communautaire», en plus d’être «un centre communautaire de loisirs qui favorise le dynamisme du village et améliore la qualité de vie des gens, tout en consolidant leur sentiment d’appartenance».

Bien impliqués dans les activités du centre, les locataires Louis-Martin Pilote et Éloïse Le Stum-Boivin jugent que la décision du conseil d’administration va complètement à l’encontre de la mission de la petite école. «On vient déraciner des familles qui vivent dans le milieu pour les remplacer par des touristes qui restent quelques jours ! On n’encourage pas la vie de communauté, au contraire.»

En baignant dans le monde communautaire dès son arrivée en Gaspésie, le couple a rapidement commencé à s’impliquer. Pendant l’hiver, avec l’aide d’un petit groupe de bénévoles, ils s’occupaient de la patinoire du village et Éloïse a offert quelques cours de gymnastique aux intéressés. À l’été, ils se sont impliqués dans l’entretien du jardin communautaire. Pendant plusieurs mois, Louis-Martin a même travaillé pour le centre comme réceptionniste, puis comme responsable de l’aspect communautaire. 

Ces derniers déplorent également la manière dont les choses se sont déroulées. Jamais ils n’ont été informés des discussions du conseil avant de recevoir leur avis d’éviction, le 9 juin. Depuis, ils n’ont eu aucune nouvelle de l’administration, mis à part quelques échanges administratifs. «Ce sont des gens qu’on croise tous les jours, avec qui on a travaillé, et ils font comme si de rien n’était», lâche Éloise. «C’est vraiment ordinaire.»

Éloïse Le Stum-Boivin et Louis-Martin Pilote devront déménager au début de 2022 puisque leur 2 ½ deviendra un logement touristique. 

Un intérêt «purement financier» 

«Au début, on se demandait si ce n’était pas personnel, mais finalement, on a su que c’était purement financier», rapportent-ils. «Remplacer des gens qui s’impliquent à l’année par quelques touristes un peu plus payants, ça n’a pas vraiment de sens pour nous», note Louis-Martin.

Présentement, le loyer du 2 ½  d’Éloïse et Louis-Martin est établi à 550$ par mois, ce qui est particulièrement abordable pour la situation gaspésienne. Selon le couple, le conseil d’administration viserait à louer le même logement aux touristes au prix de 700$ par semaine. 

Comme l’exige la loi, trois mois de loyers seront versés aux occupants évincés par le centre communautaire, et les frais de déménagement seront remboursés. 

Au cours des derniers mois, d’autres centres communautaires de la Gaspésie sont allés dans la direction inverse en réponse à la crise du logement. Le Centre communautaire Douglas de Douglastown, près de Gaspé, a notamment pris la décision de cesser de louer ses quelques chambres aux touristes pour se concentrer sur l’hébergement plus communautaire.

«On s’est questionné sur notre mission en tant qu’organisme, et on a choisi d’y aller avec des actions en soutien à notre communauté et aux gens qui habitent ici», explique la directrice, Isabelle Martin. «Mais je comprends la décision de La Petite École!» s’empresse-t-elle d’ajouter. «Il y a des enjeux de budget pour pouvoir offrir des activités, nos deux organismes ont simplement choisi des orientations différentes.» 

Appel à la mobilisation communautaire

S’ils se sont faits à l’idée qu’ils vont devoir quitter leurs logements à la fin de l’année, Éloïse et Louis-Martin ne baissent pas les bras pour autant.  

Ils tentent de mobiliser la communauté de Cap-aux-Os pour qu’elle se présente à la prochaine Assemblée générale de l’organisme, le 21 septembre prochain, afin de voter une motion engageant l’administration à conserver «au moins deux logements». 

«Ils ont pris une mauvaise décision, sans même consulter les membres. À l’assemblée générale, ce sera aux membres de se prononcer sur cette décision-là qui va complètement à l’encontre de la mission du centre», lance Louis-Martin, qui a déjà commencé à enregistrer de nouveaux membres en vue de la réunion. 

«Même si on ne comptait pas rester longtemps, c’est décevant que d’autres ne puissent pas bénéficier de ce beau tremplin à Cap-aux-Os. C’est une façon extraordinaire de se faire un réseau et de s’enraciner en Gaspésie, et on est en train de le troquer pour encore de l’hébergement touristique», ajoute Éloïse. 

Le Soleil n’a pas pu obtenir la version du Centre communautaire de loisirs de Cap-aux-Os. La directrice générale, Marie Lise Deschênes, a décliné la demande de commentaires puisqu’il s’agit d’une décision du conseil d’administration. Le président du conseil, Terry Piton, a également refusé de défendre la décision, précisant qu’il n’est «qu’un simple bénévole».