Les difficultés que rencontre la Garde cotière sont attribuables au non-­remplacement du Tracy (ci-dessus à gauche), son principal navire-baliseur, retiré du service en 2013, et à l’arrivée hâtive des conditions d’hiver.

Privée de baliseur, la Garde côtière peine à remplir son mandat

CARLETON — La Garde côtière canadienne a éprouvé des difficultés sans précédent l’automne dernier lors de son opération annuelle d’enlèvement des bouées d’été. Sur la seule section avale du fleuve Saint-Laurent, 26 bouées sont déclarées disparues, échouées, hors position, prises dans la glace ou à la dérive. Une seule d’entre elles a été récupérée, en Gaspésie, après avoir dérivé.

Ces difficultés sont attribuables à deux facteurs, le non-­remplacement du principal navire-baliseur de la flotte de la Garde côtière depuis 2013, et l’arrivée hâtive des conditions d’hiver. Le Tracy, le principal baliseur utilisé par la Garde côtière pendant 45 ans, a été retiré du service il y a six ans.

L’absence de ce baliseur oblige la Garde côtière à s’en remettre à des brise-glace légers pour retirer ses bouées d’été et les remplacer, là où c’est requis, par des bouées d’hiver. Ces bouées d’hiver ont été installées à l’automne.

Cette situation d’égarement de 26 bouées, dévoilée au milieu d’un hiver au cours duquel la Garde côtière est pointée du doigt parce qu’elle manque de brise-glace, irrite au plus haut point Nicole Trépanier, de la Société de développement économique du Saint-Laurent.

«Le balisage sur le Saint-Laurent n’est pas une nouveauté, et le déglaçage non plus. Je ne comprends pas qu’on n’ait pas pris le temps de construire un baliseur au cours de toutes ces années. Le Tracy n’était pas dans sa prime jeunesse, comme le reste de la flotte. Son remplacement aurait dû être prévu», souligne Mme Trépanier.

Elle déplore l’effet domino provoqué par le manque d’un baliseur sur le Saint-Laurent.

«Puisque le Tracy n’est plus là, la Garde côtière se sert de brise-glace pour l’enlèvement et le remplacement des bouées. Ils ne sont pas faits pour cet usage et on coupe alors le temps d’entretien de ces brise-glace en prévision de l’hiver. On se retrouve, en plus du manque de navires, avec un contexte où le déglaçage se détériore. Ça donne un mesclun opérationnel», dit-elle.

«Est-ce dramatique? Oui, ça l’est. On voit une croissance du trafic maritime sur le Saint-Laurent; ce n’est pas fulgurant, mais on assiste à des volumes accrus chaque année. C’est comme une autoroute. Est-ce qu’on a ce qu’il faut pour accueillir ce trafic? C’est la réputation du Saint-Laurent qu’il faut protéger. On a besoin d’un baliseur neuf sur le Saint-Laurent, et de nouveaux brise-glace. Ça s’appelle le renouvellement de la flotte», tranche Nicole Trépanier.

Elle souligne que le personnel de la Garde côtière mérite d’être «félicité», mais «s’il n’a pas l’équipement pour accomplir la tâche, il ne peut faire de miracles». Le problème se situe au sein de l’administration centrale, dit-elle.

Des problèmes à venir

Carl Robitaille, président de la Corporation des pilotes du Bas-Saint-Laurent, précise qu’il «faut remonter au début des années 1990 pour voir une situation semblable en ce qui concerne l’enlèvement des bouées, et c’était dans un contexte très différent, parce qu’il y avait grève à la Garde côtière».

Comme les bouées d’hiver ont pu être installées avant la fin de 2018, les pilotes du Saint-Laurent peuvent compter sur leurs aides habituelles à la navigation, note M. Robitaille. Toutefois, comme 19 des 26 bouées d’été non ­récupérées n’ont pas de position connue, d’autres problèmes peuvent surgir.

«Quand une bouée dérive, c’est parce qu’elle a rompu le lien avec son ancrage. Le danger pour un navire, ce n’est pas au contact d’une bouée, c’est parce que des chaînes peuvent se prendre dans l’hélice. On se demande aussi où est rendue l’ancre des bouées. Ce sont des blocs de béton qui ont pu dériver avec les bouées avant que la chaîne se casse», précise le pilote.

M. Robitaille a remarqué que les opérations d’enlèvement des bouées ont commencé un mois plus tard que d’habitude sur la section du Saint-Laurent qu’il voit le plus souvent, soit entre Québec et Les Escoumins.

La Garde côtière n’a pas éprouvé les mêmes difficultés sur la portion centrale du fleuve, soit entre Québec et Montréal, «parce que l’enlèvement des bouées commence par le haut du fleuve, et descend», précise Carl Robitaille, en spécifiant que ce n’est pas la zone de sa corporation.

La Garde côtière n’était pas en mesure vendredi de fournir des réponses aux questions posées depuis jeudi par Le Soleil. Sa direction commentera la situation lundi.

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LE TRACY TOUJOURS À FLOT

Pourquoi la Garde côtière canadienne ne compte-t-elle plus le baliseur Tracy dans sa flotte? C’était pourtant son plan de le garder pendant une autre décennie quand elle l’a envoyé au chantier maritime Verreault, en 2009, pour une cure de 9 millions $ devant étirer sa période de service jusqu’en 2019. Pourtant, en 2013, le baliseur construit en 1968 a été retiré du service. Il a été amarré à Prescott, en Ontario, jusqu’à sa vente en 2017 au Groupe Océan pour la somme de 373 000 $. Nicole Trépanier, de la Société de développement économique du Saint-Laurent, n’hésite pas à parler de «mauvaise gestion» dans ce cas. Elle ajoute que «l’industrie avait pourtant insisté pendant de nombreuses années pour que le Tracy soit maintenu en service.» Le Tracy est présentement au quai de Sorel. Le Groupe Océan l’a revendu à une autre firme privée. Sur le site en ligne de localisation des navires Ship tracker, on indique que sa prochaine destination est Saint-Domingue, en République dominicaine. 

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ÉPARPILLÉES LE LONG DU FLEUVE

Sur les 26 bouées «échappées» par la Garde côtière, certaines ont parcouru de bonnes distances. Dans un rapport interne dont Le Soleil a obtenu copie, la Garde côtière signale que deux bouées situées dans le secteur compris entre Tadoussac et Sault-au-Cochon, sur la Côte-Nord, ont traversé le fleuve pour s’échouer à l’île du Bic et à l’île Saint-Barnabé, près de Rimouski. Une autre bouée venant du secteur Tadoussac-­Sault-au-Cochon a remonté le fleuve, à la faveur des marées, pour s’échouer à l’Île-aux-Coudres. Dix-huit des 26 bouées ont une taille de 2,9 m. Gilles Gagné

EN CHIFFRES 

  • 9

bouées disparues

  • 6

bouées échouées

bouées à la dérive

  • 3

bouées hors position

  • 2

bouées prises dans les glaces

  • 1

bouée récupérée (en Gaspésie)

Classification de mi-janvier des bouées échappées par la Garde côtière dans le secteur aval du fleuve Saint-Laurent (à l’est de Tadoussac sur la Côte-Nord et à l’est de Montmagny, sur la rive sud)