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Le phare de Pointe-à-la-Renommée sur son site d’origine de l’Anse-à-Valleau, en Gaspésie
Le phare de Pointe-à-la-Renommée sur son site d’origine de l’Anse-à-Valleau, en Gaspésie

Patrimoine sauvé de la Gaspésie: la saga du phare de Pointe-à-la-Renommée [PHOTOS]

Simon Carmichael
Simon Carmichael
Initiative de journalisme local - Le Soleil
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L’automne dernier, Le Soleil vous a présenté une série mettant en lumière le patrimoine menacé de la Gaspésie. Si la péninsule compte bon nombre de bâtiments patrimoniaux ayant besoin d’amour, on y trouve tout autant de projets ralliant la sauvegarde du passé et le développement. Deuxième article de cette série.

«Le Comité local de développement de L’Anse-à-Valleau peut dire mission accomplie. Lundi, elles ont signé avec la Garde côtière un contrat [...] pour le démontage, le transport et le remontage à L’Anse-à-Valleau de “leur” phare», écrivait la journaliste Monique Giguère dans Le Soleil, le 22 octobre 1997. Quelques mois plus tard, après vingt ans d’exil, le phare était rentré à bon port, chez lui, en Gaspésie.

Aujourd’hui planté pour de bon à flanc de falaise, le phare de Pointe-à-la-Renommée a été au centre d’une mobilisation historique dans le genre David contre Goliath : le combat de la communauté de L’Anse-à-Valleau contre la Garde côtière canadienne pour ramener le patrimoine perdu là où il devait être. Aujourd’hui, entre le vent et les vagues de la Gaspésie, le phare trône toujours sur la Pointe-à-la-Renommée, les yeux sur la mer.

«Non seulement on a revu notre phare, mais ça a été la première prise de conscience de l’importance du patrimoine», lance Blandine Poirier, qui a mené le comité à qui on doit le retour du phare sur la côte gaspésienne, 20 ans après son départ pour Québec.

L’ex-présidente du Comité local de développement de l’Anse-à-Valleau, Blandine Poirier.

Construit en 1907, aux côtés d’une première structure de bois érigée en 1880, le phare avait comme principale mission de surveiller le trafic maritime dans le détroit d’Honguedo, un espace relativement étroit entre les côtes gaspésiennes et la pointe de l’île d’Anticosti. «Le modèle est inspiré des phares des côtes de Terre-Neuve. On l’a choisi puisqu’il est peu coûteux, durable et facile à construire», explique l’archiviste du Musée de la Gaspésie, Marie-Pier Huard.

Selon la légende, le nom de la pointe où il repose viendrait d’un naufrage qui aurait mené à la mort de nombreux marins, faute de nourriture. Les quelques rescapés auraient nommé l’endroit «Pointe-à-la-faim». Au fil des ans et des traductions, ce serait devenu «Fame point», soit «Pointe-à-la-Renommée». «Ça n’a pas de fondement historique, mais c’est une belle histoire», nuance cependant l’historien et président de Patrimoine 1534, Jean-Marie Fallu, qui a régulièrement travaillé sur l’histoire de la Pointe-à-la-Renommée.

Mater la révolte des pêcheurs

Surtout construites pour surveiller le trafic maritime dans un secteur où les naufrages étaient fréquents, les installations de la Pointe-à-la-Renommée ont aussi été utilisées par l’armée à quelques reprises. Tout d’abord, en 1909, lorsqu’une milice est envoyée à «Fame point» pour mater une révolte des pêcheurs du coin, mécontent du prix de la morue.

Plus de 200 pêcheurs provenant des villages de L’Anse-à-Valleau, Pointe-Jaune, L’Échouerie, Petit-Cap et Petite Rivière-au-Renard s’étaient rassemblés devant les établissements de commerce de Rivière-au-Renard pour réclamer un meilleur prix. À la suite d’une échauffourée, un homme est atteint par balle, mettant le feu aux poudres.

À la demande des compagnies de commerce, deux frégates remplies de soldats ont été envoyées, accostant à Pointe-à-la-Renommée. Des pêcheurs ont été arrêtés sur terre, alors que d’autres ont été interceptés en pleine mer. Cinq hommes ont été emprisonnés.

Un site idéal pour surveiller le Saint-Laurent

Lors de la Première Guerre mondiale, entre 1914 et 1918, le site de Pointe-à-la-Renommée est utilisé par l’armée canadienne pour faire de la surveillance maritime et pour héberger quelques soldats. «On y a construit quelques bâtiments, comme des baraquements, pour surveiller la navigation à cause de la menace des navires allemands», note Marie-Pier Huard.

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, le gardien du phare avait comme mission de surveiller les navires, au cas où les sous-marins torpilleurs allemands atteignent le Saint-Laurent. C’est le cas en 1942, lorsque deux navires marchands britanniques sont torpillés au large du village voisin de Cloridorme.

 L’archiviste du Musée de la Gaspésie, Marie-Pier Huard

Dans les registres du phare datant de 1942 qui sont archivés au Musée de la Gaspésie, le gardien, Hubert Ascah, écrit que «le navire Nicoya et le navire Leto [ont été] torpillés à Cloridorme. 49 survivants sont arrivés à L’Anse-à-Valleau et d’autres à Cloridorme».


« C’était un endroit reculé, mais avec un paysage spectaculaire et un panorama fantastique pour surveiller la navigation dans un détroit qui était assez problématique. »
Marie-Pier Huard, archiviste du Musée de la Gaspésie

La mission du Comité local de développement

En 1975, le phare est mis hors service. La Garde côtière décide plutôt de construire une tour tétrapode, une grande structure d’acier munie d’une lumière, pour aiguiller les navires s’aventurant sur le Saint-Laurent. En 1977, les autorités maritimes le rapatrient à Québec, en plein Petit-Champlain, puisque ni la Ville de Gaspé ni la Société historique de la Gaspésie n’ont souhaité en prendre la responsabilité et qu’on craignait que des vandales le saccagent.

À L’Anse-à-Valleau, ce départ est dur à avaler. Depuis des générations, on se rassemble au phare, que ce soit pour y travailler, pour festoyer ou pour contempler l’horizon. À l’époque, le président de la revue Gaspésie, l’historien Mario Mimeault, avait qualifié la démarche de la Garde côtière de véritable «rapine culturelle». «Quand un morceau de village part, c’est sûr que ça fait de la peine», résume sobrement Mme Poirier.

Quelques années plus tard, en 1992, un rêve sème les premières graines du retour éventuel du phare dans la tête de Blandine Poirier. «Un jour, je dormais et la lumière de la tour me balayait. J’ai rêvé que le phare était revenu, tout beau, à son emplacement d’origine», raconte-t-elle. Peu de temps après, le Comité local de développement de L’Anse-à-Valleau voyait le jour. Comme première mission : ramener le phare à Pointe-à-la-Renommé.

Après un long détour par Gaspé, le phare est arrivé à la brunâtre à l’Anse-à-Valleau, où on l’attendait avec impatience.

Dans les jours suivants, le Comité tenait sa première rencontre. À son bord, huit femmes motivées, aidées d’une armée de bénévoles. «À la première réunion, je nous ai donné 5 ans pour ramener le phare. On nous a traitées de folles, ça ne nous a pas arrêtés ! J’étais quelque chose dans ce temps-là, moi !», s’amuse Mme Poirier.

Pas assez d’argent? Pas de problème

À plusieurs reprises, les efforts du comité sont vains. «On nous a refusés au moins trois fois. La garde côtière nous disait qu’ils n’avaient pas assez d’argent», raconte-t-elle. «Finalement, on l’a trouvé, nous, l’argent!». À force d’activités de financement et grâce au soutien de diverses entités, notamment le Conseil régional de concertation et de développement Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine et la Ville de Gaspé, le groupe a amassé la somme nécessaire pour ramener le phare dans la péninsule.

«J’ai été assez tannante», avoue Mme Poirier. «À la fin, tout le monde à la garde côtière connaissait ma voix. Je leur ai dit que maintenant qu’on avait l’argent, ils ne pouvaient pas dire non !».

En 1997, après des dizaines de lettres, d’appels et de visites, la Garde côtière flanche. Le phare de Pointe-à-la-Renommée retournera dans son alma mater. «C’était la joie profonde, un soulagement infini. On avait vraiment travaillé comme des folles», se remémore Blandine Poirier, qui attend impatiemment l’été pour aller contempler la vue de la pointe.

De retour au bercail

Le 20 octobre 1997, Blandine Poirier, Marianne Côté et Priscilla Poirier se rendent à Québec pour ramener le phare à la maison. Entre deux entrevues, le dossier étant particulièrement médiatisé, les trois complices vont déjeuner au restaurant Le Cochon Dingue, d’où elles pouvaient garder un œil sur le phare. «Je voyais les touristes prendre des photos, je leur ai dit de se dépêcher, parce qu’on partait avec !», rigole Blandine Poirier. «La serveuse nous a dit qu’on était bizarres de dire ça. Et bien finalement, on avait raison !»

Le 4 novembre, le phare, démonté en trois pièces, est placé sur le même nombre de camions et quitte pour la Gaspésie. «Rien n’a été facile. Même le retour du phare s’est avéré laborieux et plus long que prévu», écrit le journaliste du Soleil chargé de suivre le convoi, Bernard Bélanger.

Plutôt que de passer par L’Anse-Pleureuse, le chemin le plus rapide jusqu’à L’Anse-à-Valleau, le convoi prend le chemin de Murdochville, et passe par Gaspé. Il s’agit d’un détour de 150 kilomètres. Alors qu’il était attendu à 14h à L’Anse-à-Valleau, le phare arrivera finalement à 16h30, une heure où la noirceur est pratiquement installée. Le comité aura dû débourser au moins 100 000 $ pour le transport.

On retrouve l’inscription du torpillage du Nicoya et du Leto dans les registres des passages du gardien de phare, archivés au Musée de la Gaspésie.

Pour préparer l’arrivée du phare, le comité local de développement a dû travailler d’arrache-pied pour remettre le site historique en bon état. Grâce à une aide gouvernementale, le comité a pu engager onze pêcheurs qui venaient de perdre leur revenu en raison du moratoire sur la morue.

Le 7 juin 1998, un peu plus de 20 ans après son exil, on organise une fête pour l’inauguration du phare. Près de 500 personnes s’y rassemblent pour saluer chaleureusement le monument retrouvé du patrimoine gaspésien.

Le futur de Pointe-à-la-Renommée

Aujourd’hui, même sous la responsabilité de la Ville de Gaspé, le site de Pointe-à-la-Renommée est toujours administré par le Comité local de développement de L’Anse-à-Valleau. Environ 8000 personnes visitent les installations chaque été et ont accès à une visite guidée du phare, ainsi qu’à une exposition sur son histoire.

Malgré tout, ce ne sont pas les projets qui manquent. «Depuis 1992 qu’on roule, pensez-vous vraiment qu’on va bientôt arrêter ?», plaisante Mme Poirier en présentant la nouvelle directrice du comité, Mme Pauline Boulay. Avec son groupe de bénévoles, cette dernière a bien des ambitions pour le site.

«Cet été, on lance la bière “La Renommée” à l’effigie du phare avec la microbrasserie Le Frontibus! On va aussi vendre des produits du terroir, comme des poissons séchés», note-t-elle. On y retrouvera aussi de l’artisanat.

Au cours des prochaines années, on souhaite moderniser les installations. «On doit moderniser, dynamiser la visite. Il faut s’assurer de rester pertinent», conclut Mme Boulay.

Considérées comme de véritables pionnières de la sauvegarde du patrimoine par de nombreux historiens, les femmes derrière le Comité local de développement de L’Anse-à-Valleau auront réussi une mission que tout le monde croyait impossible : redonner à la petite communauté gaspésienne son phare, et au phare sa petite communauté gaspésienne.

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La station Marconi

Aussi isolé soit-il, le phare de Pointe-à-la-Renommée a joué un important rôle dans le déploiement des télécommunications en Amérique. En 1904, alors que le phare est encore fait de bois, on installe à ses côtés la station Marconi, où sera déployée la première station côtière de télégraphie sans-fil (TSF) du continent américain.

Créé par l’italien Guglielmo Marconi, ce système permet aux différents navires de communiquer avec les stations de TSF grâce à des antennes constituées d’un fil de cuivre soutenu par un cerf-volant. Disponible le jour comme la nuit, le système TSF se démarque par sa rapidité et sa fiabilité qui permettent une navigation plus sécuritaire du fleuve. «La radiotélégraphie maritime procure des avantages appréciables aux navigateurs. Les navires peuvent maintenant communiquer entre eux et avec la côte pour relayer de l’information», explique l’historien Jean-Marie Fallu.

Cinq de ces stations radiomaritimes seront installées par Marconi dans les années suivantes à la demande du gouvernement canadien. Toujours aux côtés du phare, la station Marconi est aujourd’hui occupée par une exposition expliquant le fonctionnement et l’histoire de la TSF.

En 2012, à la suite de démarches entreprises par M. Fallu, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada a reconnu l’importance historique nationale de la Pointe-à-la-Renommée, en tant que première station du système de radiotélégraphie maritime au Canada.