L'Île aux Lièvres, «35 km de littoral vierge»

Entre Kamouraska et Trois-Pistoles, Jean Bédard connaît les moindres recoins du Saint-Laurent. «Je sais exactement ce que je vais voir, peu importe où je vais débarquer.»
Le biologiste à la retraite de l'Université Laval, PDG de la société sans but lucratif Duvetnor vouée à la conservation des îles sauvages de l'estuaire du Saint-Laurent, voit même dans son intérêt insatiable pour le cours d'eau québécois le secret de sa longévité. 
«La recette c'est peut être ça, s'intéresser au fleuve...» avance-t-il, attablé dans le mini café de l'Île aux Lièvres que son organisation a acheté au milieu des années 1980 après avoir fait l'acquisition des îles Pèlerins et de celles du Pot à l'Eau-de-Vie. 
Ces bouts de terre, plantées au milieu du Saint-Laurent à la hauteur de Rivière-du-Loup, représentent de véritables refuges pour les oiseaux que les administrateurs de Duvetnor se sont donné comme mission de préserver, étudier et faire découvrir à une clientèle restreinte de touristes. 
Pour y parvenir, ils récoltent le duvet des eiders qu'ils traitent avant de revendre aux marchés européens et japonais friands de cette matière première avec laquelle ils fabriquent des couettes vendues plusieurs milliers de dollars. Les installations touristiques de l'Île aux Lièvres et des l'Îles du Pot à l'Eau-de-Vie sont financées en grande partie avec ces revenus. 
Une relation durable 
Jean Bédard a accepté de rencontrer Le Soleil sur l'un de ces havres sauvages pour discuter de ce qui l'a mené au projet d'une société misant sur ce que le fleuve a à offrir de plus brut. S'il jase volontiers de sa longue feuille de route, de ses mille projets passés et futurs et de sa société bientôt quinquagénaire, le PDG est de nature plutôt discrète et abhorre de façon égale les questions sur son âge et les appareils photo braqués sur lui. 
Il s'emballe lorsqu'on lui demande de décrire sa relation avec la vaste étendue d'eau qui tapisse les fenêtres du lieu de notre rendez-vous. «J'ai arrêté de compter, mais j'ai fait au-delà de 5000 traversées, randonnées ou voyages pour le travail sur le Saint-Laurent. Une année normale c'était 200, 225», énumère-t-il. Mais il précise qu'il a considérablement ralenti le rythme de ses périples au fil du temps. 
«J'habite sur le bord du fleuve, je vis ici quotidiennement, j'ai fait de la récolte de duvet de canard pendant 30 ans, des études sur la biologie des eiders, sur les bélugas, les oies blanches et un tas d'autres trucs. J'ai eu une carrière de chercheur où j'ai publié une soixantaine d'articles avec des étudiants dans des revues de calibre», poursuit M. Bédard. 
Sa vie, sans le cours d'eau est «impossible... non, inimaginable», décrit-il. Mais du même souffle, le scientifique missionnaire tient à ajouter «qu'il n'a pas que fait ça», bosser sur le Saint-Laurent. «J'ai voyagé beaucoup, j'ai travaillé à la baie d'Hudson, en Alaska cinq ans, en Australie, en Écosse. Mais ici, c'est mon point d'ancrage, c'est ce que j'aime».
Défis et projets
L'amour est réciproque. Jean Bédard pourrait être confondu avec la faune de l'Île aux Lièvres tant il s'y trouve dans son habitat naturel. Ses employés le décrivent comme un bourreau de travail même si le principal intéressé jure avoir délaissé beaucoup de tâches administratives au sein de Duvetnor. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il est prêt à tirer sa révérence comme un article d'un journal local datant de 2016 le laisse entendre. «J'ai dit ça, moi?», questionne-t-il comme s'il s'agissait d'une proposition tout à fait farfelue. «On passe tous le flambeau», finit-il par consentir. À court terme, il a des projets de développement touristique dont il ne veut pas dévoiler la teneur, mais qui ne concernent pas l'Île aux Lièvres et celles du Pot à l'Eau-de-Vie qui ont déjà quasiment atteint leur capacité maximale avec près de 5000 visiteurs entre juin et fin septembre, croisiéristes d'un jour compris.
«On ne veut pas détériorer l'environnement, on veut préserver la qualité de l'accueil et celle de l'expérience que les gens vivent. Nous sommes à notre maximum lorsqu'il y a 80, 90 personnes sur l'île (aux Lièvres). À ce niveau-là, tu peux marcher toute la journée et ne rencontrer personne», expose-t-il. 
Duvetnor est «proche du seuil de rentabilité», un objectif jamais atteint depuis près de 40 ans d'existence de la société. «C'est un défi» en raison des coûts d'exploitation beaucoup plus élevés sur une île que sur la terre ferme, explique le PDG citant en exemple les systèmes d'aqueduc, de collecte des ordures et d'électricité à mettre en place et entretenir en plus du transport par bateau à assurer. 
Mais le jeu en vaut largement la chandelle. «Avec les îles, on offre 35 kilomètres de littoral vierge, vous ne trouverez pas ça ailleurs», assure Jean Bédard.
L'entretien, d'une vingtaine de minutes, est interrompu par l'arrivée du bateau qui doit ramener notre interlocuteur à Rivière-du-Loup. Des clientes du café, assisses à proximité, sont déçues. «On l'aurait écouté toute la journée», confient-elles. Le Soleil aussi. À défaut de poursuivre la conversation, nous irons explorer son domaine qui, finalement, en dira aussi beaucoup sur le personnage.
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24 heures pas banales
L'aventure restera dans les annales familiales.
Que ce soit dans l'une des trois chambres au phare du Pot sur les Îles du Pot à l'Eau-de-Vie ou encore dans un chalet, à l'auberge ou en camping à l'Île aux Lièvres, un séjour même d'une durée de 24 heures, au milieu du fleuve ne peut pas être banal. 
La Société Duvetnor assure le transport - les voitures restent à quai - à ses îles grâce à l'un de ses trois traversiers. Le trajet est d'une vingtaine de minutes, mais il faut en compter le double à l'aller puisque les passagers ont droit à une présentation historique de l'endroit et de la faune qu'on y trouve. 
Petits pingouins, guillemots marmettes, guillemots à miroir et surtout, eiders à duvet notamment y trouvent refuge. Nous ne serons pas encore arrivés à destination qu'on entendra déjà leur concert, un paysage sonore qui ne nous quittera pas au cours de notre courte escale à l'Île aux Lièvres où nous avons planté courageusement notre tente sous un ciel menaçant et un tristounet 12 degrés en ce début juillet. 
L'aventure restera dans les annales familiales, tant par le défi logistique qu'a représenté ce reportage journalistique et photographique avec un enfant de 18 mois, que pour les moments inoubliables passés à admirer le paysage et à marcher sur le bord de l'eau. La gentillesse du personnel de la Société Duvetnor qui nous a accueillis (et enduré) à bras ouverts aura également contribué positivement à notre séjour. On se promet cependant d'y retourner plus longtemps, lorsque la météo sera plus clémente et surtout, pour tester un chalet ou l'auberge qui nous faisaient de l'oeil avec insistance.  Annie Mathieu et Yan Doublet 
Les frais d'hébergement et de transport de ce reportage ont été payés par la Société Duvetnor.