Les crevettiers de Rivière-au-Renard, de L’Anse-au-Griffon, de Matane et de la Côte-Nord sont presque tous restés à quai du 1er avril au 9 juin parce que les marchés étaient bloqués en raison de la pandémie.
Les crevettiers de Rivière-au-Renard, de L’Anse-au-Griffon, de Matane et de la Côte-Nord sont presque tous restés à quai du 1er avril au 9 juin parce que les marchés étaient bloqués en raison de la pandémie.

Les pêcheurs soulagés

SAINT-GODEFROI — La pandémie en a fait voir de toutes les couleurs aux pêcheurs et transformateurs de produits marins gaspésiens entre mars et mai, mais jusqu’à présent, les volumes de captures et les prix ont atteint des seuils assez satisfaisants, considérant un contexte initialement défavorable en raison de l’effondrement de certains marchés.

Il est permis de dire que bien du monde, en Gaspésie, mais aussi sur la Côte-Nord, aux Îles-de-la-Madeleine et dans la partie est du Bas-Saint-Laurent, pousse maintenant un soupir de soulagement. Si on s’en tient aux trois principaux crustacés, l’heure est au bilan dans le crabe des neiges et dans le homard, la saison étant terminée, alors que les prises de crevette, à la mi-saison, progressent mieux cette année qu’en 2019.

Dans le crabe des neiges, les pêcheurs gaspésiens et madelinots évoluant dans le sud du golfe Saint-Laurent auraient souhaité voir la saison commencer avant le 25 avril en raison de la présence de plus en plus hâtive de la baleine noire, une espèce menacée. Ses déplacements provoquent des fermetures de secteurs de pêche, parfois temporairement, parfois pour le reste de la saison. Ces fermetures concentrent la capture dans un territoire restreint.

«Il faut que la pêche débute beaucoup plus tôt pour accéder à une ressource qui est présentement non disponible. Ça enlèverait de la pression sur le sud-ouest du golfe. La concentration de crabiers est tellement élevée que si tu tombes à l’eau, t’es pas chanceux si tu ne tombes pas assis sur un ballon», lance le crabier gaspésien Luc Gionest, en faisant référence aux bouées marquant les endroits où les crabiers laissent leurs casiers en mer.

Sans COVID, les crabiers du sud du golfe Saint-Laurent, une zone majeure partagée avec le Nouveau-Brunswick, auraient connu une saison grandiose. Les inventaires de 2019 étaient inexistants sur les marchés et le contingent, très élevé à 27 258 tonnes métriques, aurait assuré un prix élevé et des revenus quasi record aux pêcheurs.

L’incertitude provoquée par la COVID a retardé le démarrage de la saison, une décision revenant au ministère fédéral des Pêches et des Océans. Ce retard a multiplié les interactions potentielles entre bateaux et baleines noires, ce qui a mené à d’innombrables fermetures de secteurs, en fait un peu plus de 80 % de l’aire de capture.

Le problème, c’est que les crabiers étaient tellement concentrés dans une zone exiguë qu’ils n’ont collectivement pris que 87 % de leur quota global. Luc Gionest a laissé 15 % de son quota individuel à l’eau, par manque de temps puisque la saison se terminait le 30 juin.


« Ce 15 %, je vais le récupérer l’an prochain. Il sera redivisé dans le quota. On n’a pas perdu en laissant 15 % du quota à l’eau, excepté ceux qui ont laissé 30 %. »
Luc Gionest

«On se questionne aussi sur le volume de crabe alloué; on se demande s’il y en a autant que ça. On se questionne sur la façon d’évaluer le stock. Même en début de saison, ce ne sont pas tous les gars qui ont pris du crabe», analyse Luc Gionest, qui croit que Pêches et Océans Canada aurait intérêt à mieux étaler le contingent d’une année à l’autre, et éviter de grands écarts.

Tout comme M. Gionest, le transformateur de crabe Raymond Sheehan, de la firme E. Gagnon et Fils de Sainte-Thérèse-de-Gaspé, était soulagé que la saison ne soit pas prolongée au-delà du 30 juin, notamment parce que l’effort de pêche était trop considérable pour le volume de prises livrées.
«C’était le temps que ça finisse. Tu risques de pêcher du crabe blanc; tu brises les années futures», dit-il en faisant référence au fragile crabe en mue.

Acheteurs actifs

Les acheteurs internationaux de crabe ont été actifs, malgré la pandémie. «Au début, ce n’était pas fort, mais après, tout le monde a été surpris. Personne n’a voulu garder d’inventaire. On ne sait pas ce qui va arriver aux États-Unis, et ça revient, la COVID, là-bas. Le prix a été plus bas, c’est sûr», souligne M. Sheehan.
Les crabiers ont obtenu un prix de base de 3,75 $ la livre cette année, mais il y aura un ajustement quand les usines auront vendu toute leur production, ajustement que M. Sheehan évalue à 50 ¢ de plus la livre. Sans pandémie, il n’aurait pas été surpris de voir le prix s’approcher des 6 $.

Le crabe des neiges est majoritairement consommé à la maison en Amérique du Nord, ce qui lui a conféré un avantage en temps de coronavirus puisque les restaurants étaient essentiellement fermés. Le cas du homard diffère complètement parce qu’il est surtout consommé dans les restaurants, dans les casinos et sur les navires de croisières, des marchés paralysés ce printemps.

Cette réalité a incité les homardiers à demander un report de deux semaines de la saison, report que le transformateur Roch Lelièvre juge salutaire.

«Même un départ une semaine avant aurait eu des effets négatifs. Les gars [pêcheurs] étaient inquiets, les employés d’usine étaient inquiets et nous étions inquiets. On parlait aux clients chaque semaine aussi. On a perdu la fête des Mères, mais ça a été meilleur plus tard. On s’est repris. Le marché local nous a encouragés, les restaurants n’étaient pas ouverts et les gens en ont acheté à l’épicerie. En plus, les prix étaient bons», note-t-il.

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Jeffrey Vautier note que la pluralité des usines en Gaspésie a constitué un avantage pour les homardiers de la région, comparativement à ceux du Nouveau-Brunswick.

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Alors que les homardiers craignaient en avril d’avoir à écourter de 10 à cinq ou six semaines la durée de leur saison, et de pêcher avec moins de casiers, un facteur est venu embellir les ventes en mai et juin.
«Les supermarchés ont embarqué et ils ont fait beaucoup plus de spéciaux que lors des années passées […] Metro et IGA ont fait des spéciaux pendant plus d’un mois. Quand ce n’était pas un, c’était l’autre», dit Roch Lelièvre.

«Tout le monde mangeait à la maison et le homard coûtait moins cher à la maison qu’aller au restaurant», souligne Raymond Sheehan, qui est aussi acheteur de homard.

Le homardier Jeffrey Vautier, de Shigawake, note que «nous sommes chanceux d’avoir plusieurs usines qui achètent nos prises en Gaspésie. Ça nous a aidés à avoir un assez bon prix et à faire une saison complète. Au Nouveau-Brunswick, le marché est dominé par deux acheteurs et les pêcheurs ont été limités à des quotas quotidiens.»

Les prises des homardiers gaspésiens pendant la première moitié de saison ont été supérieures de 9,3 % à celles de 2019, mais les données finales ne sont pas encore disponibles. Les pêcheurs et les transformateurs s’entendent pour dire que la seconde moitié a été plus tranquille. Le prix a été d’environ 5,25 $ en 2020, comparativement à 6,78 $ la livre en 2019. C’est pourquoi les revenus des homardiers gaspésiens seront en baisse cette année. Aux Îles-de-la-Madeleine, les prises ont atteint un record en 2020 avec 13,3 millions de livres, mais là aussi, le prix provoquera une baisse globale des revenus.

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CREVETTE : RENDEMENT À LA HAUSSE ET PRIX À LA BAISSE

Le secteur de la crevette, où l’on commence traditionnellement la pêche le 1er avril, s’est ébranlé le 9 juin, soit 70 jours en retard, parce que les marchés étaient inexistants et parce que les inventaires d’invendus de 2019 étaient élevés. Le quota global dans le golfe Saint-Laurent est passé de 17 335 à 17 999 tonnes métriques de 2019 à 2020.

«De façon rapide, on peut dire que les prix sont abominables, mais que la ressource est là», souligne Patrice Élément, directeur de l’Office des pêcheurs de crevette du Grand Gaspé.

Les prix déterminés par la Régie des marchés agricoles ont été en vigueur jusqu’au 30 juin à 1,65 $, à 1,35 $ et à 84 ¢ la livre pour les grosses, moyennes et petites crevettes respectivement. Tout le monde s’entendait toutefois pour dire qu’ils n’étaient pas représentatifs des conditions de marché. Depuis le 1er juillet, ils ont été ajustés à 1,20 $, 1 $ et 78 ¢ la livre pour les mêmes tailles.

«Les taux de capture sont les meilleurs depuis 2015-2016, peut-être même avant […] On a vu une légère augmentation de la demande sur le marché québécois, mais en Europe, c’est zéro. C’est là que ça se joue. Quand on va voir le déconfinement dans le nord de l’Europe, quand les restaurants et les stades vont ouvrir, les prix vont augmenter», analyse M. Élément.

En 2019, le crabe des neiges, le homard et la crevette ont accaparé 91,8 % de la valeur totale des débarquements de produits marins au Québec. Ils ont totalisé une valeur de 348 millions $ pour les pêcheurs sur un total de prises de 379 millions $. Cette valeur totale, toutes espèces confondues, a franchi le cap des 200 millions $ pour la première fois en 2014. Le record a été établi en 2017 avec 388 millions $. Cette donnée ne comprend pas la valeur ajoutée reçue en usine. Gilles Gagné