Les marques laissées par les années sont bien visibles sur le phare de Cap-des-Rosiers, à Gaspé.
Les marques laissées par les années sont bien visibles sur le phare de Cap-des-Rosiers, à Gaspé.

Le patrimoine menacé de la Gaspésie: Phare de Cap-des-Rosiers, le colosse aux pieds d’argile

Simon Carmichael
Simon Carmichael
Initiative de journalisme local - Le Soleil
Surtout reconnue pour sa nature sauvage et ses paysages à couper le souffle, la Gaspésie déborde aussi de monuments historiques témoins des premiers jalons de la colonisation de cette partie du globe. Premier article d’une série de quatre mettant la lumière sur ce patrimoine menacé par le temps.

Fièrement dressé à quelques mètres d’une falaise, observant le fleuve Saint-Laurent qui se jette dans le golfe, le phare de Cap-des-Rosiers est l’un des symboles de la Gaspésie. Cartes postales, porte-clés et foule d’autres souvenirs à son effigie ; tous omettent de montrer les ravages du temps et la situation précaire du plus haut phare du Canada. 

Incontournable d’un séjour réussi dans la péninsule, le phare de Cap-des-Rosiers est à l’orée du village du même nom, à l’extrémité de la pointe gaspésienne. Si l’endroit est magnifique, océan à perte de vue et ciel rosé en soirée, l’histoire du phare est beaucoup plus sombre. 

En 1847, le Carrick quitte la Grande-Bretagne. À son bord, 180 émigrants irlandais poussés hors de chez eux par la famine et les épidémies. Destination : Québec. Tous rêvent de pouvoir y vivre une vie meilleure. Le 28 avril, alors que le voilier se trouve en face de Cap-des-Rosiers, une violente tempête s’abat sur la région, le menant au naufrage. 48 personnes survivent, les autres sont retrouvés sans vie sur les côtes, ou disparus parmi les vagues.

Dès 1828, l’amiral Bayfield recommandait la construction de phares le long des côtes gaspésiennes en raison de nombreux naufrages, explique l’historien et président de Patrimoine Gaspésie, Jean-Marie Fallu, bien impliqué dans la sauvegarde du phare de Cap-des-Rosiers. «Ils avaient beaucoup de pression des armateurs, et le naufrage du Carrick a été l’élément déclencheur», note-t-il. 

Entre 1854 et 1858, on érige le phare de Cap-des-Rosiers avec des blocs de granite gaspésiens et de la brique anglaise. Dans les mêmes années, le régime fait construire quatre phares de plus de 30 mètres, les «tours impériales». Le phare de Cap-des-Rosiers, qui lui atteint 34 mètres de hauteur, est le seul toujours debout aujourd’hui, celui de l’ile d’Anticosti, jugé trop instable ayant été démoli en 1967.

Le phare de Cap-des-Rosiers, autour des années 1930

Électrification, classement et détérioration 

En 1950, le phare est électrifié, puis automatisé en 1981. Quelques années auparavant, en 1977, il est classé bâtiment historique national par le gouvernement fédéral. Autrefois interprétée par le Musée de la Gaspésie, la structure qui appartient à Pêche et Océans Canada est aujourd’hui administrée par un OBNL qui finance de peine et de misère son entretien régulier, avec des dons et un droit de passage de quelques dollars pour aller l’observer le plus proche. «Outre des travaux d’urgence réalisés en 2017, Pêche et Océan n’a pas mis un sou dans sa restauration depuis 1997», dénonce la trésorière et bénévole du Comité du site historique maritime du phare de Cap-des-Rosiers, Lucie Bergeron.

Depuis des années, des organismes et des acteurs du milieu tentent de trouver les fonds pour restaurer le phare emblématique. «Il ne tombera pas demain, mais il se détériore à vue d’œil», déplore M. Fallu. Situé à quelque 300 mètres d’une des entrées du Parc Forillon, l’historien réclame qu’il y soit intégré, permettant ainsi sa réfection aux frais du ministère de l’Environnement via Parcs Canada. «C’est une question d’argent et de volonté politique. C’est irresponsable de laisser monter les coûts en ignorant le problème», soutient-il. 


« Outre des travaux d’urgence réalisés en 2017, Pêche et Océan n’a pas mis un sou dans sa restauration depuis 1997 »
Lucie Bergeron, trésorière et bénévole du Comité du site historique maritime du phare de Cap-des-Rosiers

En 2007, les coûts de la réfection complète du phare étaient évalués à «deux ou trois millions», selon Mme Bergeron. En 2017, ce montant était évalué à 6,5 millions $, d’après un rapport des ingénieurs du gouvernement fédéral. Tout porte à croire que la facture pourrait être encore plus salée si les réparations devaient encore tarder. «Le phare se dégrade chaque année. Il y a des infiltrations d’eau, toutes les fenêtres sont à changer, il faudrait au moins refaire tous les escaliers et les paliers, étanchéifier la coupole et réparer le pavement fissuré. Ce ne sont pas des petits travaux cheaps», note Mme Bergeron, qui rappelle que son organisme a un budget d’environ 80 000 $ par année, à peine suffisant pour payer les employés et l’entretien régulier.

Les marques laissées par le temps sont bien visibles sur le phare de Cap-des-Rosiers, à Gaspé.

Volonté politique

Dans la communauté, le dossier fait consensus. Les élus, les acteurs touristiques et les citoyens se sont mobilisés, notamment pendant les élections fédérales de 2019, où Patrimoine Gaspésie en a fait un enjeu électoral. À l’aube du début de la campagne, M. Fallu, via Patrimoine Gaspésie, a envoyé une lettre à la députée locale et ministre du Revenu national, Diane Lebouthillier, dénonçant l’inaction d’Ottawa dans le dossier. «Ce n’est pas seulement un attrait patrimonial, c’est aussi un attrait historique», notait M. Fallu. Il demandait au gouvernement fédéral de transférer la structure des mains de Pêches et Océans Canada à Environnement Canada, plus apte à protéger la structure selon lui. 

Alors en campagne, la ministre avait promis de faire des représentations auprès de ses collègues, mais les discussions n’ont jamais abouti. «Les discussions ont eu lieu. Il n’est pas question que le ministère de l’Environnement [ou Parcs Canada] prenne le phare en charge pour le moment», a tranché la ministre au Soleil. «Le phare a été évalué par Pêche et Océans Canada et il n’est pas en péril actuellement. Il était là avant nous, et selon moi il va nous enterrer», soutient Mme Lebouthillier. 

Tout comme M. Fallu, Lucie Bergeron se désole de voir le dossier au point mort. «On a beau faire toutes les pressions possibles, on n’a pas de résultats. Absolument tout le monde est au courant, mais ça se lance la balle. Personne ne veut s’en occuper», conclut-elle, résignée.

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