«Je n’ai jamais remis en question le fait d’avoir des enfants et d’être en cuisine», dit Colombe St-Pierre au sujet de ses fille Jeanne, Margaux, et Simone.

Le combat de la cheffe St-Pierre

RIMOUSKI — Derrière la femme extravertie, rieuse et d’un dynamisme à en donner le tournis, la cheffe Colombe St-Pierre livre un âpre combat pour une cuisine identitaire québécoise, bien ancrée dans sa région. Établie dans le secteur du Bic, à Rimouski, la copropriétaire du restaurant gastronomique Chez Saint-Pierre revendique une meilleure accessibilité aux produits régionaux. Parcours atypique d’une battante sacrée cheffe de l’année au premier gala des Lauriers.

Rencontrée dans son antre, la colorée restauratrice m’accueille à bras ouverts en me serrant dans ses bras comme une vieille amie. Depuis son apparition à l’émission Tout le monde en parle, dimanche, le téléphone ne dérougit pas. Sa boîte vocale déborde. C’est du jamais-vu à cette période de l’année. Les réservations rentrent déjà pour juin et juillet. «Les gens me demandent d’où je sors, dit-elle en riant. Ça fait pourtant 15 ans que j’ai mon restaurant!» Réputée parmi les meilleurs chefs au monde, la quadragénaire garde néanmoins la tête froide et son naturel attachant.

Même si elle n’en est pas à sa première récompense, Colombe St-Pierre ressent une grande fierté d’avoir remporté le grand prix lors du gala des Lauriers de la gastronomie québécoise, qui s’est déroulé à Mont­réal le 16 avril. «J’ai travaillé hyper fort, mais je ne demandais rien, précise-t-elle bien humblement. Je n’ai jamais attendu les reconnaissances. J’étais déjà contente d’être nominée. Mais, depuis deux ans, je vois combien les professionnels de l’industrie sont avec moi. La reconnaissance de mes pairs et le fait d’être reconnue parmi mes mentors comme Normand Laprise, c’est tellement énergisant et rassurant! C’est un amas d’amour! Ce qu’on reconnaissait aussi, ce soir-là, c’était l’identité gastronomique québécoise. C’est cool pour la région.»

L’héritage de ses aïeules

Lorsqu’elle est montée sur scène pour recevoir son prix, la jeune cheffe en a profité pour livrer son message. «La difficulté financière des chefs, il ne faut pas s’en cacher, déplore-t-elle. Quand tu as envie de faire de la cuisine identitaire, c’est un chemin semé d’embûches. Ça coûte cher. L’accessibilité aux produits, c’est le gros problème. On a besoin d’aide, si on veut que ça continue. Les consommateurs et les gouvernements doivent se donner une vision, un projet de société.» Selon elle, il faudrait développer un certain «chauvinisme alimentaire».

Née le 26 octobre 1977, Colombe est la seule fille d’une famille de trois enfants. Le père, Daniel, étant gardien de phare, la famille vivait sur l’île Bicquette, dans l’estuaire du Saint-Laurent. L’hiver, la famille résidait dans le 3e Rang du Bic. «J’ai eu tellement d’amour, se souvient-elle. Ma mère était tellement présente, amoureuse, pragmatique et cartésienne. Tandis que mon père, c’était l’artiste, le livre ouvert.»

Colombe St-Pierre ressent une grande fierté d’avoir remporté le grand prix au gala des Lauriers de la gastronomie. «Ce qu’on reconnaissait aussi, ce soir-là, c’était l’identité gastronomique québécoise.»

Colombe porte le prénom de sa grand-mère paternelle. Après avoir choisi de devenir cuisinière, elle a appris, à son grand étonnement, que son aïeule avait tenu un restaurant appelé La Petite Auberge et une boîte à chanson nommée Le Colombier. «Félix Leclerc et Gilles Vigneault sont venus chanter là», indique-t-elle fièrement.

Son autre grand-mère, Jeanne, cuisinait beaucoup. «Elle était d’une telle intelligence et d’une grande vivacité d’esprit, souligne la cheffe. Ma grand-mère a toujours été derrière moi.»

Mais son goût de la cuisine lui vient assurément de sa mère, qui avait suivi des cours avec le réputé chef Henri Bernard. «C’était atypique, se remémore Colombe St-Pierre. Elle cuisinait même végétarien. Les amis ne voulaient pas venir manger chez nous; c’était trop bizarre.»

Suzanne Roy n’est pas surprise de ce qu’est devenue sa fille. «C’était une leader, une fougueuse, relate-t-elle. Elle aimait apprendre la cuisine. Très engagée, elle prenait beaucoup d’initiatives. Elle était toujours de bonne humeur.»

Elle ne peut cependant oublier les premières années du secondaire qui ont été une période sombre pour sa fille, alors qu’elle a été victime d’intimidation. «Je tombais sur les nerfs de bien du monde, se rappelle Colombe. J’ai eu beaucoup de peine d’être différente. Mais aujourd’hui, ça me sert bien. J’ai toujours osé. J’aime ça ne pas faire comme tout le monde. C’est comme ça que je me démarque!»

Autodidacte

Pendant que des chefs reconnus sont bardés de diplômes, Colombe St-Pierre est une autodidacte. «J’étais bolée à l’école, tient-elle à préciser. J’aurais pu faire autre chose. Mais l’école, ça ne marchait pas pour moi. De toute façon, quelle école pouvait m’offrir la formation pour travailler comme je le fais?»

La femme originaire du Bic a commencé au bas de l’échelle. «J’ai commencé comme plongeuse au restaurant La Marivaude à Mont­réal avant de travailler au Pinot noir, tout en étudiant au cégep en littérature, raconte-t-elle. J’ai ensuite rencontré Jean-Pierre Beaulieu, un chef qui avait beaucoup voyagé. C’est là que m’est venue l’idée de voyager et de faire de la cuisine. Je suis partie en 1999 et j’ai voyagé pendant huit ans.» C’est ce qui lui a permis de travailler dans des cuisines de tous les continents.

En 2000, Colombe St-Pierre a travaillé pour l’Exposition universelle de Hanovre, en Allemagne. C’est là qu’elle a rencontré celui qui deviendra son mari, Alexandre Vincenot. Le couple a trois filles : Jeanne, 10 ans, Margaux, 6 ans et Simone, 4 ans. «Ma famille fait partie de mon bonheur, insiste la femme de 40 ans. Je n’ai jamais remis en question le fait d’avoir des enfants et d’être en cuisine.» À travers trois grossesses et deux fausses couches, jamais sa passion ne s’est estompée.

Le restaurant Chez Saint-Pierre est situé au 129, rue du Mont-Saint-Louis, Rimouski (secteur Le Bic). Pour réservation : 418 736-5051 chezstpierre.ca 

Quand tu as envie de faire de la cuisine identitaire, c’est un chemin semé d’embûches, admet Colombe St-Pierre, qui croit qu’il faudrait développer un certain «chauvinisme alimentaire» au Québec.

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L'HOMME DERRIÈRE LA GRANDE FEMME

S’il y a toujours une femme derrière un grand homme, les rôles sont inversés au sein du couple St-Pierre-Vincenot. Pendant que Colombe est l’artiste, la créatrice, la rêveuse, Alexandre joue le rôle d’impresario, de gérant. Copropriétaire du restaurant, il fait la gestion et l’administration avec l’aide d’une comptable. Il s’occupe des réservations, fait tous les suivis et prend les rendez-vous de sa femme, tout en étant serveur.

Lors d’une soirée organisée pour le guide Gault & Millau, dans lequel Chez Saint-Pierre a obtenu quatre étoiles, l’animateur a remercié les chefs d’être là avec «leur charmante épouse». Alexandre a alors répliqué en boutade : «Je suis l’épouse de Colombe.»

Alexandre Vincenot est un triplet originaire de Cannes, en France. Professeur de russe, il a changé de profession pour accompagner sa bien-aimée dans sa folle aventure. «Par amour, il a abandonné sa carrière et tous ses rêves», reconnaît Colombe St-Pierre. 

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LA GRIFFE DE COLOMBE

› Son plat-signature : turbot et pousses de bord de mer

Ses ingrédients fétiches : foin d’odeur, branche de bouleau jaune, épinard de mer, salicorne, oursin, crabe des neiges, poivres de toutes origines et agrumes, dont particulièrement la lime

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DISTINCTIONS

  • Troisième place de l’International Risotto Competition 1999, Melbourne, Australie
  • Quatrième place du concours de l’Académie culinaire de France 2000, Paris
  • Prix Renaud-Cyr 2005, catégorie «chef en établissement»
  • Défi Grand Gelinaz Shuffle 2015, Stockholm, Suède
  • Défi Gelinaz! does Upper Austria 2017, Neufelden, Autriche
  • Démo culinaire Women With Knives 2018 avec Ana Ros, Montréal
  • Prix «chef de l’année», gala des Lauriers 2018, Montréal