Médor Doiron a conservé précieusement le document C’est parti... Le document avait été remis en juillet 1971 au Secrétaire d’État, Gérard Pelletier, mais la recommandation sur la légalisation du cannabis n’a jamais eu de suite.

Il y a 48 ans, un premier effort de légalisation du cannabis était tenté

BONAVENTURE — Le cannabis sera légal mercredi, mais saviez-vous qu’un premier exercice de légalisation de cette drogue a eu lieu en 1970? Il y a donc 48 ans, une recommandation à cet effet, incluse dans un rapport remis au Secrétariat d’État fédéral en 1971, est restée tablettée.

Le Gaspésien Médor Doiron terminait ses études en travail social à l’Université de Moncton en 1970 quand il a été recruté comme coordonnateur d’une vaste consultation du Comité jeunesse du Nouveau-Brunswick, sa province d’origine. Toutes les provinces comptaient sur un tel comité pour alimenter la commande passée du gouvernement du Canada au Comité jeunesse national.

«Le but de la démarche visait à déterminer les besoins, les aspirations, les problèmes, les attentes des jeunes. Nous étions arrêtés dans toutes les principales villes du Nouveau-Brunswick», se souvient M. Doiron. «Dans le protocole même du Comité jeunesse national, on nous demandait de poser des questions sur la décriminalisation du cannabis.»

Afin d’avoir une idée des préoccupations des jeunes, la tournée de 1970 avait été précédée de rencontres avec des groupes-témoins de jeunes et des principales sphères publiques comme la santé et l’éducation.

La place des jeunes dans les préoccupations des gouvernements croissait en 1970, souligne Médor Doiron. «Les jeunes avaient la force du nombre. Je me rappelle qu’à Bathurst, il y avait eu en plein hiver une manifestation de 200 jeunes réclamant des services de loisirs», dit-il, notant que les adolescents et les jeunes adultes étaient alors de deux à trois fois plus nombreux que maintenant.

Les échanges portant sur le cannabis étaient reçus comment par les jeunes?

«Ils en discutaient d’emblée, mais ils étaient suspicieux. Ils me demandaient : “Comment il se fait que le gouvernement veut savoir pourquoi on consomme?” Ils savent qu’on consomme. On leur disait aussi, pour les rassurer, que la commission Le Dain menait des travaux spécifiques aux drogues. Ils répondaient que nous n’étions pas connectés sur leur réalité. Je leur disais : “J’ai 24 ans et j’étudie en travail social à l’Université de Moncton. Je suis connecté”», décrit M. Doiron.

«Secrétariat sur la drogue»

Intitulé C’est parti…, le rapport final déposé le 5 juillet 1971 au Secrétaire d’État par le Comité jeunesse pancanadien recommandait «que la culture, la vente, la possession et l’usage du cannabis soient légalisés». Il recommandait aussi «que les jeunes […] de 18 ans et plus aient le droit d’acheter et de consommer le cannabis».

Il y était aussi spécifié que «la distribution et la commercialisation du cannabis soient réglementées et contrôlées par le gouvernement». Enfin, le Comité jeunesse demandait au ministère de la Santé et du Bien-être de prendre en charge un «Secrétariat sur la drogue».

Ce secrétariat aurait élaboré «un programme réaliste d’éducation sur les drogues, en collaboration avec les municipalités et les provinces», entrepris «immédiatement des recherches sur les effets prolongés de toutes les sortes de drogues», tout comme des recherches sur le meilleur traitement de l’abus de la drogue. On recommandait aussi de surveiller la qualité de la production, de la commercialisation et de la distribution du cannabis.

Pendant longtemps, jusqu’au début des années 2010, Médor Doiron a tenté de parler aux vice-présidents du Comité jeunesse, Pierre Bourdon et Vincent Kelly, sans succès. Il voulait notamment savoir pourquoi aucune suite n’avait été donnée aux deux pages touchant «la législation sur la drogue», sur un rapport de 210 pages touchant bien des sujets.

«Je voulais savoir comment Gérard Pelletier, secrétaire d’État, avait reçu le rapport, notamment la partie sur la drogue», dit-il, à propos de l’un des ministres proches du premier ministre Pierre Elliot Trudeau, père de Justin.

Quand il regarde le tohu-bohu créé depuis des mois par la légalisation du cannabis, Médor Doiron ne peut s’empêcher de dire que «c’est de valeur parce qu’on a perdu 47 ans. On était déjà rendu [en 1971] à regarder quelque chose pour légaliser le cannabis. Tout ce qui se dit actuellement, comme ce cardiologue qui rappelle qu’un joint équivaut à 10 cigarettes de nicotine, tout ça était connu il y a 47 ans. Je suis persuadé qu’il va se faire des grandes choses, et il y aura aussi des erreurs. Ça va réveiller les responsabilités des parents. Ça va forcer le dialogue», conclut M. Doiron.