L'architecture gaspésienne a été fortement influencée par les Jersiais, comme en témoigne le bâtiment «B.B.» du Site historique du banc de pêche de Paspébiac. Il a été érigé il y a 175 ans par Lebouthillier Brothers, une firme plus tard intégrée à la Robin, Jones and Whitman.

Il y a 250 ans, un natif de l'île Jersey fondait Paspébiac

Il y a 250 ans, la venue en Gaspésie de l'homme d'affaires Charles Robin, natif de l'île Jersey, amorçait une tendance d'immigration dans la région qui allait devenir déterminante pour les générations suivantes.
En 1766 et 1767, l'homme d'affaires Charles Robin a fondé à Paspébiac ce qui allait devenir un petit empire de pêcheries commerciales, avec quelques associés de son archipel.
En 1766 et 1767, Robin a fondé à Paspébiac ce qui allait devenir un petit empire de pêcheries commerciales, avec quelques associés de son archipel.
La Gaspésie, notamment avec ses descendants de naufragés, possède un historique de peuplement unique au Québec, et l'une des principales caractéristiques de cet historique vient de la présence de nombreux descendants d'immigrants des îles Jersey et Guernesey, les principales îles de la Manche, aussi appelées îles Anglo-Normandes.
Comme il avait une idée bien arrêtée sur la façon de faire les choses, et qu'il y avait alors trop peu de résidents à Paspébiac pour répondre à ses besoins, Charles Robin y a fait venir des gestionnaires et des travailleurs de Jersey et des îles voisines. Ces gens s'y sont en grande majorité établis.
L'historien gaspésien Jean-Marie Thibeault étudie depuis des années le phénomène et a mesuré l'impact de la présence jersiaise en Gaspésie.
«J'ai répertorié entre 400 et 450 noms de famille d'origine jersiaise en Gaspésie. Certains sont rares, comme Le Maistre, mais d'autres sont communs, comme les Lebrasseur, Lemieux, Legresley, Fallu, Lescelleur, Touzel, Luce, Lucas, certains Langlais, Lepage, Langlois et Lelièvre», dit-il.
Le préfixe «Le» y est très présent. «Il désigne souvent le métier des premières personnes à avoir porté le nom, comme Lemesurier, Lebouthillier, Lemarquand, Lescelleur ou Lebrasseur. Il désigne d'autres fois des caractéristiques physiques ou d'autres éléments, comme Legros, Legrand, Legris, Legresley, Lemoignan, Lequesne. Certaines personnes ont gardé le préfixe détaché du reste du nom», note l'historien.
Un pivot de la pêche
Charles Robin fera de Paspébiac un pivot de la pêche et de la transformation de morue salée et séchée, produit que sa compagnie, et d'autres firmes souvent fondées par des Jersiais, exportent en Europe et en Amérique du Sud. La Gaspésie trouvera ainsi, à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle et pendant le plus clair du XIXe siècle, une place de choix dans un triangle où se transigent aussi rhum, bois, mélasse, sel et produits finis européens.
Le complexe de Paspébiac, auquel s'ajouteront de nombreux magasins en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse dans les décennies subséquentes, deviendra dès la fin du XVIIIe siècle un carrefour polyvalent.
«On y construisait les bateaux de la compagnie, notamment des navires au long cours, et il y avait une forge et des magasins où il était possible de trouver de tout, des commerces qui n'avaient rien à envier à ceux de Montréal ou de Québec», signale Jean-Marie Thibeault.
Né en 1743 à Saint-Brélade, sur Jersey, Charles Robin a vécu en Gaspésie de 1766 à 1802, année où il est retourné dans son île natale. Il a administré sa compagnie de là jusqu'en 1810. Il y est mort en 1824. Ses neveux Philip et James lui ont succédé à Paspébiac.
Charles Robin a laissé un souvenir plus amer que doux chez bien des Gaspésiens. Il a certes contribué au développement des pêches, mais ses méthodes en affaires font encore parler, près de 200 ans après sa mort.
«Il avait instauré un système de crédit par lequel il prêtait aux pêcheurs les biens dont ils avaient besoin pour la saison, mais comme il fixait les prix du poisson, le pêcheur finissait son année en dette, ou il devait s'endetter à l'aube de la saison suivante. Tout était noté dans les livres de la compagnie. C'est un système très discutable, mais il était loin d'être unique. Il était bien de son temps», note l'historien.
Aujourd'hui, un ensemble de bâtiments, le Site historique du banc de pêche de Paspébiac, rappelle le rôle des compagnies jersiaises. Ce type d'architecture est très présent dans une grande partie de la Gaspésie.
La plus vieille compagnie canadienne
Le directeur du site, Thomas Martens, souligne que la compagnie initiale de Charles Robin demeure jusqu'à ce jour «la plus vieille compagnie canadienne», si on tient compte des changements de noms qui en ont fait en 1910 la Robin, Jones and Whitman.
«La Compagnie de la Baie d'Hudson est plus vieille [elle a été fondée en 1670], mais elle a été achetée par une firme américaine [en 2013]. Molson est vieille aussi, mais elle a été fondée en 1807. La charte de la compagnie Robin est demeurée dans les mains d'intérêts d'ici en continu depuis 1766. La compagnie est inactive depuis 10 ans, mais sur papier, elle existe toujours. Elle est détenue par les propriétaires du IGA de Paspébiac», dit-il.
Cynthia Dow consulte son glossaire de la langue jersiaise pour rafraîchir les souvenirs de son voyage de 1992. Elle en a rapporté des livres de Jersey, la monnaie de l'île anglo-normande.
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La Gaspésienne Cynthia Dow, malgré un nom de famille écossais, a les origines jersiaises bien ancrées, au point de s'intéresser au patois de Jersey, qu'elle a entendu de son défunt père Ivan. Il se plaisait à en parler des bouts, pour se remémorer ses années de travail pour Robin, Jones and Whitman.
Madame Dow signale que les noms jersiais ornent une grande partie de son arbre généalogique.
«Ma mère est une Bisson. C'est jersiais. Il y a des Ramier du côté de mon père. Il y a aussi des Devouge, des Touzel, des Girard et des Bourgaize dans ma famille. C'est jersiais», signale Mme Dow.
Comme des centaines de Gaspésiens d'origine jersiaise, elle a fait le «pèlerinage» à Jersey et à Guernesey, les deux principales îles de la Manche. Dans son cas, c'était en 1992.
Patois jersiais en baisse
«J'ai entendu beaucoup de monde parler le patois jersiais en 1992», dit-elle, triste qu'il soit désormais utilisé par seulement 3 % des 98 000 insulaires.
«Il y a beaucoup d'Anglais qui s'installent à Jersey pour des raisons fiscales, parce que les lois sont différentes, plus avantageuses pour des gens fortunés. J'imagine que ce facteur influence la langue d'usage», signale-t-elle.
Son père avait appris le patois jersiais en écoutant les dirigeants de Robin, Jones and Whitman discuter entre eux, dans les années 40, alors qu'il travaillait à Sainte-Thérèse-de-Gaspé, à Grande-Rivière et à Newport.
«Quand les patrons ne voulaient pas que les employés comprennent, ils parlaient jersiais. Mais mon père finissait par comprendre et il en a gardé de grands bouts», dit-elle, montrant son glossaire jersiais pour rafraîchir ses connaissances de ce langage dérivé du vieux normand.
Cynthia Dow a beaucoup lu et fouillé sur l'histoire de Jersey, de Guernesey et de ses ancêtres. Elle évoque le cas pouvant sembler surprenant de son ancêtre Ramier, débarqué en Gaspésie en 1807.
«Pierre Ramier avait 12 ans. Il avait signé avec la compagnie Robin pour une période de huit ans. C'était un contrat signé dans le sang. Il s'agissait de travail d'enfants. Son père l'avait en quelque sorte vendu à la compagnie. C'était courant, à l'époque», note-t-elle.
Cynthia Dow a été frappée par une autre caractéristique assez singulière du XIXe siècle, l'étroitesse des rapports entre Jersiais et Gaspésiens.
Traverser l'Atlantique, rien d'exceptionnel
«Ces gens traversaient l'océan Atlantique comme nous, on parle d'aller à Campbellton [au Nouveau-Brunswick]. Mon arrière-arrière-arrière-grand-père Bisson, Charles, qui était retourné vivre à Jersey, a traversé en Gaspésie avec sa conjointe pour venir au baptême de son petit-fils. Nous sommes dans les années 1800. On est loin de l'avion, mais ça n'avait rien d'exceptionnel de traverser en navire à l'époque», raconte Mme Dow.
Les Jersiais de la Gaspésie sont assez souvent anglophones, une bonne partie d'entre eux étant de religion protestante à leur arrivée. Ceux qui n'ont pas adopté la religion catholique ou qui ne l'étaient pas d'emblée ont été intégrés par la communauté anglophone. En raison de l'étendue des compagnies jersiaises, plusieurs descendants des îles de la Manche peuplent aussi la Basse-Côte-Nord, les Îles-de-la-Madeleine et les Maritimes.
L'Île au Guerdain sur la côte à Saint-Brélade, lieu de naissance de Charles Robin
Jersey, une situation assez unique
L'île de Jersey, comme Guernesey et les quelques îles de la Manche voisines, jouit d'un statut politique assez singulier. Duc de Normandie, Guillaume le Conquérant était aussi duc de Jersey quand il a envahi l'Angleterre en 1066.
Il s'agissait alors de la première liaison entre Jersey et la couronne d'Angleterre. Cette liaison a duré. Encore aujourd'hui, la reine Élisabeth II est «duc de Jersey». Pour une raison qui se perd dans les méandres de l'histoire, les reines d'Angleterre n'ont jamais été appelées «duchesses» de Jersey.
Les îles de la Manche ne font par contre pas partie du Royaume-Uni, pas plus qu'elles se sont jointes à l'Union européenne. Jersey est régie par un bailli, appuyé par un Parlement de 52 membres. Ça fait en gros un représentant par tranche de 1900 habitants.
Jean-Marie Thibeault, une façon atypique de voir l'histoire
L'historien et auteur Jean-Marie Thibeault
L'historien et auteur Jean-Marie Thibeault a présenté il y a 11 mois son dernier cours au Cégep de Carleton, après une carrière de 27 ans dans le monde de l'enseignement collégial. Il s'est distingué par sa façon atypique de voir l'histoire, notamment l'histoire gaspésienne. Il s'est notamment employé, documents à l'appui, à défaire des mythes sur l'histoire traditionnelle québécoise et à remettre en perspective la pêche à la morue, beaucoup plus importante que la traite des fourrures en Nouvelle-France.
Il a aussi dénoncé le manque de vision et l'ignorance des gouvernements en développement régional au cours des 60, voire des 70 dernières années. Il continue ses recherches comme «retraité».
Il a reçu son plus bel hommage il y a quelques années d'une étudiante venant d'un milieu familial très difficile. «Elle m'a laissé une carte avec la copie de son examen, à sa dernière session. C'était écrit: "Si on me demandait à l'avenir de choisir entre avoir le meilleur professeur au monde ou un million de dollars, je prendrais le million. Le meilleur prof, je l'ai déjà eu." Je ne peux demander mieux», dit-il avec émotion.