Les homards de deux centimètres sont à l’abri dans les alvéoles de ces plateaux au moment de leur mise à l’eau.

Homards: ensemencer pour repeupler

GRANDE-RIVIÈRE — Depuis 2010, les pêcheurs gaspésiens ont ensemencé plus d’un demi-million de petits homards pour repeupler les fonds marins autour de la péninsule. Pour y arriver, ils utilisent des méthodes inédites en Amérique du Nord. Résultat : ils multiplient par 250 les chances de survie des jeunes homards.

Le Soleil est monté à bord du homardier de David-Henry Huard, qui pêche au large de Pabos, pour assister à la mise à l’eau de la prochaine génération de captures.

Transportés dans des bacs isothermiques, des milliers de petits homards s’apprêtent à découvrir leur milieu naturel, après un début de vie en écloserie. Ces rejetons de deux centimètres de long sont répartis dans les alvéoles d’un plateau recouvert de papier. Une fois sur le fond, ils s’en extrairont pour aller se cacher sous une roche. On évite ainsi qu’ils soient gobés par un prédateur dès leur mise à l’eau.

Norbert Huard, le père de David-Henry, est du voyage. L’homme de 73 ans a vécu le creux des captures de homard au début des années 2000. Il a connu des saisons de 8000 livres, une pitié.

En comparaison, son fils a pêché 60 000 livres l’an dernier. Un record atteint avec davantage de casiers, c’est vrai, mais rien qui explique cette hausse. «C’est difficile de dire si c’est à cause de l’ensemencement. Je pense que c’est un des engrenages de la roue. On a protégé la ressource et l’habitat est plus favorable à la reproduction du homard», observe David-Henry Huard.

Ce printemps, M. Huard et les autres pêcheurs de sa sous-zone ont gardé à bord des femelles porteuses d’œufs attrapées dans leurs casiers.

Ils ont apporté ces génitrices aux laboratoires de Merinov, à Grande-Rivière, que Jean Côté, le directeur scientifique du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie, nous a fait visiter. 

Les femelles sont déposées dans des bassins, où l’on hausse la température pour déclencher l’éclosion. De minuscules larves de homard sont alors libérées et nagent vers la surface.

Pour les faire croître, on les gave d’artémies, de petits crustacés élevés sur place. Les larves muent trois fois en 12 jours avant de devenir des post-larves. À cette étape, Jean Côté les appelle ses «petits Superman», parce qu’elles nagent les pinces jointes et tendues vers l’avant. 

Samuel Desroches, un employé du Regroupement des pêcheurs, et David-Henry Huard, capitaine de homardier, mettent à l’eau les plateaux remplis de petits homards, au large de Pabos.

Ruche à homards

Ces post-larves ne sont pas commodes : «Elles se battent, s’arrachent les pinces, se mangent entre elles», rapporte M. Côté. C’est le temps de les transférer dans l’Aquahive, littéralement «aquaruche», un système écossais que le Regroupement a été le premier à utiliser en Amérique du Nord.

Les employés prélèvent à la poire à jus chaque petit homard et le déposent dans l’alvéole d’un plateau. Ces plateaux s’empilent pour former la «ruche», où l’eau et la nourriture circulent. «Les post-larves sont isolées, elles ne peuvent pas se manger entre elles. Et c’est plus facile d’entretien : en une heure, je nourris mes 48 000 homards répartis dans 12 ruches», indique Jean Côté.

Vers l’âge de 24 jours, le petit homard devient capable de descendre au fond et de se cacher des prédateurs. En pleine nature, un seul homard sur 1000 atteindra ce stade. En écloserie, le quart y arrivera, soit un taux de survie 250 fois plus élevé.

«Ce qu’on veut, c’est compenser 5 % de ce qu’on prélève», explique Jean Côté. Avec quatre millions d’individus pêchés en 2017, ça veut dire un objectif de 200 000 petits homards annuellement. Le Regroupement investit environ 100 000 $ par an dans l’opération.

L’impact de l’ensemencement est difficile à mesurer, reconnaît M. Côté. «On se dit que ça ne peut pas faire de tort. On aide mère Nature, mais on ne peut pas se substituer à elle.»

Une chose est sûre : les pêcheurs tiennent au programme d’ensemencement, qui les sensibilise à la conservation, observe M. Côté.

Sur le bateau de David-Henry Huard, pêcheurs et techniciens laissent filer le dernier plateau de homards vers le fond. «Je suis père de famille et quand je fais ça, je pense à la relève, à assurer la viabilité de la ressource», déclare le pêcheur.

Ces jeunes homards de un à deux centimètres grandissent dans «l’Aquahive», à l’abri dans les laboratoires de Merinov à Grande-Rivière.